Jaurès m'entends-tu ?

Jean-Jaurès01Poursuivons, sur un air de comptine, nos questions à Jaurès. Il ne s’agit pas de réveiller un mort mais une part de nous, vivante et ensommeillée, qui sous le nom de Jaurès, classe une essence de la politique comme nous disposons de Bach pour une essence de la musique.

D’abord un point sur la situation dont nous héritons à la suite de notre première interpellation. Elle contenait sur la manie des chiffres un avis qui ne justifie pas de se priver du plaisir d’en évoquer quelques uns. Ce premier texte de 5600 signes a généré 52600 signes de commentaires. 64 contributions postées par 14 intervenants, le plus concis en ayant laissé une seule de 245 signes et le plus prolixe 20 pour un total de 12800 signes. A chacun d’établir les rapports de proportion, les courbes, les graphiques en forme de fromage ou non, qui lui permettront d’aborder d’un coup d’œil une synthèse des questions soulevées par cette vague de commentaires. Pour ma part, je souhaite revenir sur la querelle la plus vive portée par ces échanges, elle concernait l’état de fortune des uns et des autres.

Une querelle récurrente qui doit produire à elle seule, (je n’ai pas les chiffres précis j’extrapole) autant d’hectolitres de salives que de beaujolais nouveau, et auxquels les chiffres, qu’ils soient maniés par l’un ou l’autre camp, donnent un air de raison qui confirme ce court adage : la raison nous égare.

Une brève incise pour éclairer cet adage. La raison semble découler naturellement de l’intelligence. Or un rapide coup d’œil panoramique montre que pour la préserver il faut aussi la mettre à l’abri de l’intelligence, car elle ne cesse de produire le poison qui l’ankylose. L’organisation sociale flatte l’intelligence de telle sorte qu’au lieu d’attendrir l’humilité et la reconnaissance de celui qui en est généreusement pourvu, elle durcit son orgueil. Elle pénètre avec une grande précision toutes les mécaniques, les étale sur la table de dissection, nous montre le cœur, le foie, les poumons, quelques bouteilles de sang, des glandes de toutes dimensions, et mille autres morceaux d’aspect plus ou moins appétissants puis nous laisse croire qu’il suffit de bourrer tout çà dans un sac en forme de chemise pantalon pour faire un homme. Je ne peux aller plus loin maintenant mais il me semble que quelque chose manque à l’intelligence, qu’elle démonte les hommes et ne sait pas les remonter. Quelque chose que, peut être, la religion apportait et dont la disparition est un trou béant dans l’histoire humaine. Je ne suis pas croyant au sens strict du terme. Je crois que la religion s’est présentée à nous comme une croyance pour traduire dans un langage compréhensible quelque chose de plus haut que la croyance. Ce long (et bien trop court) détour pour demander à ceux qui me font l’amitié de me lire de le faire en gardant à l’esprit ce bout de pensée qui crayonne le fond de mes propos : la raison nous égare. Mais revenons à nos moutons et à la laine qui surabonde sur le dos de l’un pendant que l’autre est tout nu.

Les échelles dont il est question, en raison de leur énorme écart, semble décrire la réalité centrale de la vie de deux hommes dont l’un dispose du montant d’un SMIC pour vivre et l’autre de dix mille. Jaurès écoute moi ! je veux dire homme de gauche tend l’oreille de ton cœur et non celle de ton intérêt ou de ta jalousie, écoute avec ta volonté déclarée de ne laisser personne dans la misère. Qu’est ce que tu compares ? Des revenus ? Tu ne connais que cette mesure pour estimer la richesse d’hommes qui disposent d’un capital biologique et culturel de plusieurs millions d’années, identique qu’il gagne 1 ou 10000 ? Est ce qu’ils ne sont pas plus proches par le fait d’être en vie dans la même époque que par la séparation qui t’indispose ? Est-ce qu’avoir 10000 augmente le nombre de sens ? Imagines tu que le sens des affaires apporte autant de sensations que la vue et l’ouie ? Est-ce que cet écart à un sens au yeux d’un chat, d’un chien ou de la voie lactée ? Que dis tu ? La voie lactée ne voit pas, n’a pas d’opinion ? La raison t’égare. Est ce qu’à force d’immenses et continuelles conversations muettes avec elle, les hommes n’y ont pas déposé une part de leur conscience, n’ont pas forgé là haut un œil qui nous regarde ?

Le scandale des scandales n’est pas d’avoir 10000, il est de ne pas avoir 1. Dans notre société, ceux qui n’ont pas 1 sont de plus en plus nombreux. Un quart de la population vit à la cave dans l’humidité, un quart au rez-de-chaussée en plein vent, le reste sur quelques étages situés au divers niveaux des classes moyennes et au dernier, jouissant d’une vue imprenable, les individus richissimes vers lesquels les habitants des étages inférieurs ont les yeux tournés. Ils les montrent du doigt (et dans ce cas l’imbécile ne regarde pas le doigt) à ceux de la cave quand ils se plaignent de leur condition. Ainsi ils se tiennent quitte de ne rien faire pour les remonter à la surface, les rendre à l’existence, au soleil et à la voie lactée. Ils disposent pourtant d’outils pour le faire, de la démocratie par exemple pour faire les constats et prendre des décisions qui s’imposent. Par chance, les hommes politiques sont aussi incapables que les riches sont riches. En votant pour des incapables et en faisant des achats qui enrichissent encore plus les riches, nous n’avons pas de comptes à rendre. Je ne dis pas qu’il n’y a un problème avec les énormes accumulations de richesses, je dis que la démarche qui consiste à se défausser de la responsabilité collective sur un phénomène produit par toute la société et pas seulement par la volonté des riches d’être riches, est malhonnête et criminelle, qu’elle interdit de fait d’aborder sérieusement la question de la misère.

Voilà pour une certaine catégorie d’arguments, il en reste d’autres tel que le fait qu’être riche seul n’a aucun sens. Le riche n’est pas riche seulement pour lui même, il est riche pour rendre un « service social » qui n’a rien à voir avec celui de procurer du travail, ce dont il n’est en aucun cas responsable. Mais je coupe ici ma chronique. Je me suis donné pour règle de me tenir aux alentours de 5000 signes par intervention, qui me semble le format supportable pour la lecture sur écran, ainsi que de les espacer d’au moins trois semaines. Si on m’y autorise, je reviendrais gueuler dans la forêt confuse de nos lois : Jaurès, y-es-tu ? M’entends-tu ?

– par Eric Thuillier

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