déconfitures et complots

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J’ai découvert le corps vers minuit, enroulé dans le tapis en fibres synthétiques de la salle de bain, et mon premier réflexe a été d’appeler Maximo. Quand j’ai entendu le décrochement de l’appareil, je me suis lancé, expliquant brièvement la situation, avant de lui poser la question qui me brûlait les lèvres : « penses-tu que ça ferait un bon début de polar ? » Mais c’était sa femme, au bout du fil. Elle m’a vertement répondu : « mon mari ne parle pas aux assassins, et d’abord, qui êtes-vous pour nous déranger à cette heure ? » Pris d’une soudaine panique, j’ai raccroché. Puis j’ai filé dans la cuisine et me suis préparé un Mojito, afin de calmer mes nerfs. Le corps raide entortillé dans le tapis était celui de mon épouse. Bien que je ne visse pas son visage, du fait qu’elle soit enveloppée dans le tissu des pieds à la tête, je savais que c’était elle, car elle ne mesurait pas plus d’un mètre vingt cinq, ce qui était également le cas au moment où je la découvris. Pas la moindre trace de sang, ni sur le carrelage, ni sur le tapis. Un décès tout à fait clean, mais un paquet qu’il me faudrait gérer le plus rapidement possible, avant que les soupçons ne pèsent sur moi. J’avais eu tort d’appeler Maximo, cela faisait déjà un témoignage de trop.

Une chose me turlupinait : ce qui me paraissait étrange, c’est l’absence de bruit dans la maison pendant qu’avait dû se dérouler le crime. J’ai un sommeil léger, et, depuis que des chercheurs d’une université de Californie ont décrété que le meilleur sommeil, pour un individu de mon âge et de ma corpulence, se situe entre vingt heures et minuit dix, j’applique ces horaires à la lettre. Me réservant le droit d’ouvrir un oeil quand Babette vient se coucher, vers minuit cinq. (horaires conseillés par une université du Michigan pour les femmes mesurant moins d’un mètre soixante quatorze : minuit cinq, sept heures trente). En règle générale, pour le peu que j’en avais vu au cinéma, il y avait des cris, une bagarre, des violences, le bruit d’une arme à feu crépitant dans la nuit. Là, queue d’ale. Ronfle en paix, mon petit Lucien, on trucide ta femme pendant que tu fais trembler les murs. Pas de quoi être fier.

D’autant qu’hier soir, nous avions des invités. Et pas n’importe qui : François, Yves, Martine, Gérard, Josette, Marc… une soirée entre amis initiée de longue date, à laquelle tous avaient répondu avec empressement. Certains étaient venus en famille, comme François, avec ses enfants montés sur une carriole tirée par quatre chevaux de labour joliment harnachés (des Percherons loués aux haras du Pin et livrés par avion sous la houlette de la CCI qatarie -qui venait de racheter les trois aéroports locaux-). Yves et Josette avaient co-voituré, leurs finances étant un peu à sec en ce moment. Mais ils n’avaient pas omis d’apporter un petit cadeau chacun (un chandelier en résine imitant le bronze pour l’un, un cierge dédicacé par sainte Bernadette pour l’autre). Gérard était descendu en scooter depuis le haut plateau de Ger qui borde la montagne aux sommets enneigés, avec une tarte aux framboises calé dans le coffre de rangement situé sous le siège ; Martine était arrivée en spider Aston rose, avec dans son sac à main quelques pots de confiture à la cerise, cuite avec ses noyaux (une recette locale jalousement conservée). Quant à Marc, il était venu à pied, car l’auto-stop (hitch hiking en anglais) ne marchait pas sur les chemins de traverse où il s’était égaré. Babette avait accueilli tout ce joli monde sur le perron, pendant que je m’activais à la préparation des cocktails (je possède un CAP de shakeur obtenu à l’université de Nairobi, Kenya,dirigée par les quakers).

Une ambiance chaleureuse régnait, chacun y allant de son anecdote piquante, de son jeu de mots subtil, et ces amabilités échangées ne laissaient en rien percevoir une quelconque jalousie, aucune méchanceté sous jacente, nulle rivalité insidieusement répandue dans les échanges entre convives. Mais, et je cherchais alors à raviver mes souvenirs (d’avant vingt heures), il se trouverait bien un élément, un indice aussi minime soit-il, qui, me revenant en mémoire, me permettrait d’éclaircir le meurtre de ma femme. Car enfin, la fête était finie et j’avais devant moi un cadavre tout raide et à peine tiède.

Après avoir liquidé mon cinquième Mojito, alors que l’aube pointait, je décidai finalement de déplacer la grosse crêpe fourrée qui obstruait le passage permettant d’accéder à la salle de bain, tant l’envie me prit de prendre une bonne douche pour remettre mes idées en place. Sans compter que je n’allais pas attendre l’arrivée de la maréchaussée les bras croisés. Vue la taille de mon épouse, je pourrais aisément la transporter et la dissimuler dans le coffre de ma voiture, dès que j’en aurais retrouvé les clefs. C’est en soulevant le gros paquet que je découvris le peigne. Il était accroché à une fibre du tapis et il chut mollement sur le carrelage quand je basculai le corps sur mon épaule. C’était un peigne comme il s’en fabrique des millions, en plastique imitant la nacre, de petite taille, avec toutes ses dents. Il n’appartenait pas à Babette, qui n’utilisait que la brosse et la pince à épiler. S’il ne s’agissait pas de l’arme du crime, au moins cet objet me permettrait-il de suivre une piste sérieuse. Il ne faisait aucun doute qu’il appartenait à l’un des convives présents la veille. Excellente pièce à conviction. Je jubilai.

A neuf heures, le jour atteignit sa plénitude, et je ne comptais plus les Mojito. J’étais ivre, mais moins raide que Babette (cependant). Je tripotais le peigne depuis des heures, et passais en revue nombre girafes que j’avais connues, lorsque soudain mon esprit tilta : ce peigne n’était ni plus ni moins qu’un des ustensiles permettant de faire fonctionner, je vous le donne en mille, un métier à tisser. Bon sang, mais c’est bien sûr ! En me remémorant un à un les convives présents la veille, la réalité éclatait entre mes yeux rougis et ma face rubiconde : un métier à tisser toutes les textures du mensonge. Babette était en fait enveloppée dans un tissu de mensonges ! elle était morte par asphyxie, complètement embobinée ! La fibre synthétique d’apparence suave et immaculée n’était en vérité qu’un refuge peuplé d’excellents acariens blanchisseurs de cervelles, que chacun avait apportés dans les emballages contenant leurs présents la veille, à l’image des rois Mages : tirés par des chevaux sellés, zélés, des caravanes de mots candis, un cierge de sainte Bernadette décoré par William Adolphe Bouguereau, un chandelier ciselé par JP Delevoye dans son atelier du palais d’Iéna, un chapelet en noyaux de cerises refusé par monseigneur Aillet ( bien qu’étant certifié anti-vamps), le tout emballé dans le CO2 (parfum framboise) d’un pot d’échappement débridé venant de Laubadère ou de Méchin.

A midi, deux types en blanc ont frappé à la porte, accompagnés d’un autre, de noir vêtu. « Je suis bien chez monsieur Lucien AK ? » a poliment demandé l’homme en noir. C’est Babette qui a répondu : « oui, c’est ici. Tenez, il est là, vous pouvez l’embarquer. Je l’ai enroulé dans un tapis, pour éviter que vous vous salissiez. »

A cet instant, je m’imaginai encore bondissant sur le téléphone. J’aurais appelé Maximo. Visiblement, il tomberait du lit, mais cette fois-ci ce serait bien lui (avec cette voix d’Escamillo, qui ne trompe pas). Dans un souffle, j’aurais hurlé dans le bigophone : « tu crois que c’est une bonne fin pour un polar ? »

Et comme l’avait fait sa femme, il m’aurait raccroché au nez. Brave homme !

-par AK Pô

04 04 13

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