Soyons francs, il n’y aura pas de futur sans euro…


Logo-Deutsche_BundesbankLorsque le Président Mitterrand et le Chancelier Kohl décidèrent au cours d’un tête à tête à Latché, après que le mur de Berlin a été abattu, de marcher ensemble vers la réunification de l’Allemagne que le premier redoutait cependant, ils décidèrent aussi en contrepartie, de se donner une monnaie commune supposée à l’époque limiter l’hégémonie économique et monétaire allemande puisque dans l’esprit des Français, sa maîtrise aurait été partagée. Giscard aurait aimé qu’elle s’appelât ECU (European Currency Unit), ce fut l’ euro dont les fondements furent établis par le Traité de Maastricht le 7 février 1992.

On se souvient qu’auparavant, l’abandon par les Etats-Unis de la convertibilité du $ en or à taux fixe en 1971 avait entraîné d’importants bouleversements et une grande instabilité des parités monétaires qui compliquaient et freinaient le commerce international. Comment en effet vendre des marchandises à terme, sans savoir exactement à quel prix elles seront payées au moment de leur livraison ? La CEE, à l’époque limitée à ses 6 membres fondateurs, avait réagi en limitant à +-2,25% les fluctuations des cours des monnaies de ses membres, ce qui avait entraîné par la suite, la mise en œuvre du SME (Serpent Monétaire Européen). Dès lors, la puissance exportatrice de l’ Allemagne et la rigueur monétaire de la Bundesbank, allaient fixer le rythme d’évolution du SME, que les marchés financiers finirent par appeler la « zone Deutsch Mark ». Notre maintien dans le serpent monétaire allait nous contraindre à nous rallier de gré ou de force à une politique économique qui ne laissait guère de place à notre « boîte à outils » traditionnelle, à savoir la planche à billets. Notre erreur fut probablement d’accepter un niveau de parité initiale, dont le multiple par rapport au franc était bien plus élevé que celui qu’il présentait par rapport au Deutsch Mark et ouvrait ainsi le champ à un renchérissement immédiat du coût de la vie, qui fut soigneusement caché et habillé par les gouvernements en place, mais laissa des traces dans l’inconscient collectif. L’ euro était bien mal né.

Quelques 14 ans plus tard, ce pauvre euro est encore présenté par les chantres des politiques monétaristes nationales comme le coupable tout désigné de notre manque de compétitivité. Pour preuve, les politiques mises en œuvre tant par Obama aux Etats-Unis que par Shinzo Abe au Japon et qui visent une augmentation de la monnaie en circulation, susceptible de permettre une inflation maîtrisée et par tant une amélioration de la compétitivité des industries nationales. Ou même celle de la Chine qui elle continue à gérer les parités fixes du yuan et refuse de les modifier par rapport à celles du $, afin de conserver les termes de sa compétitivité, de même que la valeur relative de ses immenses réserves en $. Politiques dont les effets tardent d’ailleurs à se manifester, particulièrement au Japon.

A la lumière de ce qui précède, ce sont donc bien les valeurs des autres monnaies qui fluctuent à la baisse, tandis que l’€, lui, conserve sa valeur d’étalon immuable, d’autant que l’inflation européenne est largement maîtrisée, la crise aidant. Ce qui bien entendu n’améliore pas la compétitivité des entreprises européennes. A cela, les Allemands ont une réponse et c’est depuis l’invention du « Made in Germany », toujours la même : les produits européens doivent par leur contenu innovant et la qualité de leur industrialisation conserver un « premium » de prix qui seul est susceptible de garantir à terme le haut niveau et la qualité de de vie des citoyens européens, face à la globalisation de l’économie. Et force est de constater qu’ils y parviennent. Mais pas nous. Alors peut-on raisonnablement imaginer sortir de cet implacable étau qui nous enserre en quittant l’ € et avec lui, la rigueur toute germanique qui refuse de faire de la monnaie un élément artificiel de compétitivité ?

Si on met de côté les aspects techniques à peu près insurmontables qu’une telle décision supposerait, il ne faut pas s’étendre très longtemps sur ce scenario pour en percevoir le caractère immédiatement suicidaire pour notre économie. Rappelons tout d’abord que ce ne sont pas nos grandes entreprises qui souffrent le plus d’un manque de compétitivité, mais plutôt les petites et moyennes et souvent et y compris quand elles ne sont pas exposées au marché international.  La première conséquence d’un « retour au franc », serait de voir nos grandes entreprises  utiliser d’autres monnaies que le franc pour garantir ce dont elles ont le plus besoin, à savoir la stabilité monétaire. Toutes leurs transactions s’effectueraient alors en euro-Deutsch-Mark ou en $, comme à l’époque du SME. Notre franc, lui resterait suspendu dans un espace monétaire dévasté et s’engagerait rapidement dans une spirale extrêmement dangereuse, provoquant du fait de notre dépendance aux importations en particulier énergétiques, une brutale et irrépressible inflation. Sur le modèle de ce qu’ont connu l’ Argentine et d’autres pays d’ Amérique latine, avec les conséquences que l’on sait. Le poids de notre dette qui est actuellement modéré par notre appartenance à l’ € et la faiblesse de notre inflation s’en trouverait brutalement accru d’une manière qui deviendrait insupportable et obligerait l’ état à une banqueroute dont on a peine à entrevoir les conséquences sans passer pour un « suppôt de la finance internationale » . Au mieux un désastre planétaire, au pire un conflit mondial avec la Chine dans les 5 ans. Encore qu’au train où vont les choses une bonne petite guerre avec l’ Allemagne pourrait elle aussi nous permettre de mettre un terme à leur insupportable arrogance, comme nous le rappellent avec constance les leaders d’une ultra-gauche populiste, prête à un nouveau Verdun.

Par quel bout que l’on prenne le problème, nous n’avons pas d’autre choix que celui de l’excellence si nous voulons maintenir notre rang. Au lieu de vilipender l’Allemagne, nous devons au contraire renforcer notre intégration économique et politique avec elle. Ce qui pose de nombreux problèmes bien sûr, car il faut bien l’avouer, nous sommes à la traîne. Et pas qu’au plan de notre compétitivité. La barrière des langues est là, elle aussi. Alors que tout jeune Allemand sort du « Gymnasium » en parlant couramment anglais, nous continuons à ânonner nos histoires de tailleurs « riches » (un hasard sans doute) et à défendre mordicus l’intégrité de notre belle langue dont on ne se doute pas à quel point elle participe pourtant à une intégration globale. Combien de mots français figurent dans l’allemand moderne et combien de mots allemands figurent dans notre français d’aujourd’hui ? Est-il normal que nos Présidents de la République soient à peine capables d’une conversation hésitante et plutôt ridicule en anglais et nulle en allemand malgré leurs piles de diplômes ? Faut-il s’étonner des problèmes de communication entre chefs d’Etat que cette situation pathétique provoque et qui est le reflet du manque d’appétence de nos élites pour le  monde tel qu’il est.

Quant à la pseudo rigueur de la BCE qui serait à elle seule coupable de maintenir la « crise », il suffit de lire les réactions courroucées du patron de la Buba (Bundesbank), pour mesurer l’imposture. La BCE a sorti depuis longtemps sa planche à billets en garantissant la convertibilité des dettes souveraines qui ne valent pas tripette et en permettant au système bancaire de reprendre son souffle après avoir frôlé un désastre qui aurait été certain si nous n’avions pas eu l’ €. La baisse récente de son taux directeur confirme qu’elle ne craint pas l’inflation. Enfin, il faut tordre le cou aussi aux recettes de Matamochon et autres Peinemarine ou des  ramasse-gogos batteurs d’estrade qui prétendent pouvoir résoudre la crise en proposant « un grand emprunt national » plutôt qu’en « empruntant aux prédateurs financiers » . Alors même que c’est bien pour l’essentiel l’argent des Français et en particulier de leurs assurances-vie qui est prêté à la Maison France, avec en contrepartie la garantie d’une stabilité de l’€ et d’une rémunération elle-même discrètement garantie par la BCE et donc par l’ Allemagne et comme bonus, le sauvetage de notre système bancaire.

Alors finissons-en avec les sornettes et les solutions qui n’en sont pas. Laissons nos jeunes aller acquérir de l’expérience ou vendre leur talent à l’étranger, si nous sommes incapables de leur assurer un avenir immédiat. Au lieu de nous en lamenter, réjouissons-nous qu’ils aillent porter partout dans le monde, la preuve de l’excellence française, dont on n’imagine pas à quel point elle est appréciée. Ils nous reviendront, plus forts, mieux formés, plus ouverts que leurs parents. Ou créeront ailleurs des richesses qui d’une manière ou d’une autre profiteront à notre vieux pays.

Et que ceux qui restent, car il en faut aussi et c’est heureux, qu’ils baissent la tête et pédalent plus fort pour aller plus loin au lieu de se répandre en anathèmes, manifestations et autres grands mouvements de révolte dont tout le monde sait qu’ils ne servent à rien, sinon à faire briller l’ego des démagogues  en nous décrédibilisant d’avantage… C’est difficile mais c’est possible avec l’ € et l’ Europe.

Et c’est même impossible sans.

                                                                                                                                                            Oscar du Pont

À propos Oscar

Il suffit de passer le pont...

Comments

  1. A tous les euros-fanatiques :

    Pouvez-vous établir une liste de ce que nous a apporté l’Euro depuis sa mise en place ?

    Pour ma part :
    – Pas de croissance
    – Inflation des prix lors des 3-4 années suivant le passage à l’euro
    – Perte d’autonomie et de souveraineté
    – Pas d’affection populaire
    – Perte de compétitivité à l’exportation liée à l’euro fort => désindustrialisation
    – etc..

    Bref, une utopie qui nous a coûté cher..

  2. L’Euro est un boulet qu’on se traine depuis 11 ans, pour quel résultat ?. Il est étonnant qu’un libéral comme vous ne voit pas que des grands pays comme la Grande Bretagne, le Canada ou l’Australie s’en sortent bien mieux que nous avec une monnaie propre, car ils ont la maitrise de leur politique monétaire, et donc budgétaire.
    Il serait temps qu’on voit l’euro tel qu’il est : un instrument calibré pour les allemands, et inadapté pour nous français.

    En outre, des monnaies différentes n’empêchent pas de commercer dans un espace d’échange libéral.

    Franchement, la Grêce ne s’en serait-elle pas mieux sortie si elle avait gardé la drachme ?

    • C’est vraiment n’importe quoi!
      Si la Grèce était restèe en dehors de l’euro elle ferait partie aujourd’hui des pays sous développés.
      S’il suffisait qu’un pays vive avec des dévaluations compétitives cela se saurait!
      Et c’est d’ailleurs le problème majeur actuel qui menace tout le système monétaire mondial.

      • Les PIGS ont certes une monnaie « trop forte », mais ce n’est sans doute pas ce qui leur problème principal. C’est la part démeusurée du secteur public et la fraude fiscale en Grèce, les investissements démesurés-absurdes-sans cliéntèle potentielle en Espagne (autoroutes, routes, LGV, aéroports, immobilier etc), qui aurait pu investir plutôt cet argent dans la recherche dans les énergies renouvelables et autres technologies d’avenir, la corruption et la mafia en Italie etc.

    • Si nous sortions de l’ € notre neo-franc serait immédiatement considéré comme une monnaie de la zone Deutsch-Mark, comme c’était le cas avant l’€. Sa valeur fluctuerait donc comme le DM, mais en prime il serait également évalué par rapport au DM et ne manquerait pas de reculer, ce qui augmenterait très fortement le coût de nos importations et menacerait notre compétitivité coûts qui n’en a pas vraiment besoin. Imaginer pouvoir sortir de la crise en retrouvant une pseudo autonomie monétaire est une pure utopie. L’exemple des pays qui ne sont pas entrés dans l’€ est bien différent. Le Canada et l’ Australie sont en zone $ et la £ est en perdition, sans avoir pu rendre à la GB un pouce de compétitivité.

      • Oscar: « [le franc] menacerait notre compétitivité coûts »
        Non, c’est quand même l’inverse ! La main d’oeuvre compte généralement pour beaucoup plus que la matière dans le coût final d’un produit.
        La Suède s’est sortie de la crise de la dette qu’elle a traversé dans les années 90 par des réformes structurelles et par une dévaluation de 25% de sa monnaie, qui a dû remonter depuis ce temps. Et pour les PIGS (que la France pourrait rejoindre), il y aura également besoin des deux.

        • « il y aura également besoin des deux » enfin, il s’agira ici de « dévaluation » mais d’une grande manoeuvre monétaire de la BCE.

      • Oscar, est-ce que le Royaume uni est plus à plaidre que nous ? Il me semble que sur les 15 dernières années, leur croissance moyenne est supérieure à la notre..

        La question est donc celle-ci : continuons nous donc pour les quinze prochaines années comme un boulet de l’allemagne et avec une croissande de 0% ?

        Pour ma part, je crois qu’on ne peut en sortir qu’en adaptant notre politique monétaire au mieux de nos intérêts (et non de ceux de l’Allemagne). Cela passe donc par le recouvrement de notre souveraineté monétaire et donc budgétaire..

        • Le Royaume Uni n’a plus d’industrie que financière et sa monnaie ne compte plus dans les échanges internationaux. L ‘essentiel des transactions en € s’effectue sur le LSE et le projet de quitter l’ Europe agité bêtement par Cameron va se retourner contre lui au profit probablement de Francfort ou de Paris si nous acceptons enfin de jouer avec des règles du jeu normales, sans agiter des ectoplasmes pour faire peur aux vilains financiers. Nous avons là une chance historique, même si j’imagine mal un gouvernement socialiste la vendre à l’opinion. Quoique,..
          Notre chance est avec l’ Allemagne, ne serait-ce que parce qu’elle est très gravement menacée par sa démographie et qu’à ce point de vue elle a autant besoin de nos intelligences et de nos bras que nous avons besoin de ses méthodes et de son industrie. Refuser de courir en tête même essoufflés parce qu’ils vont trop vite serait une très grave erreur, alors qu’ils sont déjà bien plus vieux que nous et que leur croissance est très concentrée sur l’automobile et les machines outils, deux industries complètement interdépendantes… Les Allemands ont réussi à absorber l’ Allemagne de l’ Est et à la faire entrer dans un processus vertueux. Même avec ma mauvaise foi coutumière, je reconnais que nous n’en sommes pas encore là, même si c’est le rêve secret de quelques uns de nos représentants, de nous voir atteindre ce prestigieux niveau. Et que donc nous devons pouvoir nous ressaisir, ne serait-ce que parce que nous sommes un de leurs tout premiers clients. Ce qui n’exclut pas que de temps en temps, nous leur disions notre manière de penserr qui n’est pas nécessairement à décalquer sur la leur.

  3. Larouture says:

    L’analyse de l’évolution de l’économie et les conclusions me conviennent. Je m’y retrouve.
    Toutefois, le solde des conséquences du passage à l’Euro me parait traité rapidement.
    Enfin, les références aux idéologies frontistes (droite ou gauche) ou populistes de gauche et autres démagogues me paraissent nuire à la sérénité de l’analyse et en limiter la portée.
    Il y a aussi, me semble-t-il, une dimension territoriale à la situation de la France et à la solution de nos problèmes. Vouloir régler la situation de la France par des mesures globales (essentiellement sur la dépense publique) est certainement nécessaire mais insuffisant.
    L’article de M. Boutin de ce 09/05, touchant à l’UPPA et des Pays de l’Adour, en est une illustration. On retombe sur l’importance des fonctions « métropolitaines » pour une économie compétitive.

  4. « Quelques 14 ans plus tard, ce pauvre euro est encore présenté par les chantres des politiques monétaristes nationales comme le coupable tout désigné de notre manque de compétitivité.  »
    « Par quel bout que l’on prenne le problème, nous n’avons pas d’autre choix que celui de l’excellence si nous voulons maintenir notre rang. »
    Deux fois d’accord : Excellence du privé – il le sait – mais aussi… excellence du public – tôt ou tard, il le saura lui-aussi -.

  5. Oscar: « La BCE a sorti depuis longtemps sa planche à billets en garantissant la convertibilité des dettes souveraines qui ne valent pas tripette ».

    Explications ?