Une loi sans foi, sans inspiration et sans souffle ?

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Comme les trains, une loi peut en cacher une autre, même si elle ne concerne que quelques dizaines de milliers de personnes et non trois millions. J’aimerais vous permettre de vous faire une opinion, mais la tâche n’est pas simple, même après avoir lu des dizaines, voire des centaines de textes sur le sujet.

Elle n’est pas simple car l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) ont beaucoup évolué depuis 50 ans et l’on ne peut rester sur des schémas anciens. Dans les années 60 il y avait environ 300.000 étudiants dans l’enseignement supérieur. Il y en a aujourd’hui 2 millions 300.000 et leur recrutement a changé. La tâche n’est pas simple car les textes sur le sujet sont truffés de sigles obscurs relatifs à des institutions ou des organismes peu connus du grand public. Elle ne l’est pas en raison de la focalisation des débats sur des questions particulières comme la question de la langue (sur laquelle je reviendrai dans une autre chronique s’il y a lieu). Elle ne l’est pas non plus en raison des spécificités du domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche. C’est d’ailleurs ce qui a suscité le rejet de la loi LRU sur l’autonomie des universités promulguée par Valérie Pécresse et  Nicolas Sarkozy. Selon ses promoteurs cette loi visait à promouvoir la concurrence entre les universités et entre les chercheurs. C’était ignorer que la recherche, au moins en sciences, est soumise à une intense compétition entre les revues scientifiques et qu’un chercheur tient en général à publier dans les revues les plus estimées. Par ailleurs la recherche a au moins autant besoin de coopération que de compétition. La connaissance et la compétence ne sont pas de simples marchandises.

Le jugement sévère rapporté dans le titre est celui des organisations syndicales ou professionnelles comme « Sauvons la recherche » qui estiment que le projet de loi Fioraso en discussion ces jours-ci devant le Parlement, loin d’être en rupture avec la loi LRU (Liberté et Resonsabilité des Universités) ne fait que la prolonger, voire l’aggraver. Sur ce point, il faut bien observer que l’on passe d’un favoritisme financier au profit des grands centres universitaires à une centralisation régionale avec la création de communautés d’universités qui ouvre la porte  à l’abandon d’un cadre national des diplômes et des personnels.

Cette mesure est la clé de voûte de cette loi. Ramener les interlocuteurs du ministère à une trentaine d’interlocuteurs régionaux simplifiera la tâche du ministère et alignera la France sur le modèle d’autres pays européens comme l’Allemagne. Mais permettra-t-elle une réduction de l’administration ? On peut en douter car il est probable que les métropoles régionales argueront de charges plus lourdes pour renforcer leur appareil administratif. Au mieux, on peut espérer une certaine centralisation par académies qui avait disparu avec « l’autonomie » des universités qui avait conduit à un émiettement de certaines tâches comme la paye des personnels ou les services statistiques. L’heure est aux économies et l’on ne peut rejeter la rationalisation.

La ministre, Geneviève Fioraso n’a d’ailleurs pas caché son objectif de réduire le nombre de filières de mastères. Avec le risque de voir disparaître des spécialités. Le risque d’une dégradation des petits établissements est-il avéré ? Sans doute pas, mais la crainte est patente, surtout lorsque l’établissement se trouve à 200km de son siège de gouvernance. Pour autant, dans les métropoles comme à Bordeaux, une crainte similaire s’est fait jour puisque l’Université Bordeaux 3 a refusé de se joindre à la NUB (Nouvelle Université de Bordeaux).

 Reconnaissons la légitimité de certains objectifs de la ministre comme la réussite étudiante, une meilleure régulation de l’orientation (bien timide), un (très léger) rapprochement avec les filières des Grandes Ecoles, la réduction des coûts, l’effort fait pour promouvoir le transfert vers l’industrie des résultats de la recherche. Mais, malgré des amendements apportés par le travail parlementaire, toutes les mesures adoptées en ce sens n’apparaissent que bien timides et fragmentaires. L’impression générale est que le gouvernement a voulu éviter tout changement important qui pourrait susciter des réactions. Pourtant, dans le passé, parmi les peu nombreuses lois d’orientation (à la différence des circulaires et autres « réformes ») il en est au moins une qui a fait l’unanimité au Parlement.Le fait est assez rare pour être signalé. Le point le plus symptomatique de la nouvelle donne en gestation est le H qui a été adjoint à l’A.E.R.E.S., l’agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, l’organe le plus critiqué avec l’A.N.R. du dispositif actuel. Quelle audace que d’avoir ajouté un h à son sigle!

Pendant ce temps perdure un gâchis et une absurdité énorme (au moins en sciences) : les filières les plus longues et les plus abstraites doivent se contenter de prendre les restes des filières courtes et plus appliquées ! Nul pays à part la France ne pâtit d’un tel handicap.

 Il faudrait revenir sur bien des points évoqués ci-dessus ou omis comme les implications locales des changements à venir. Les organisations syndicales y sont aussi sensibles. Leurs représentants  ont abordé le sujet avec le cabinet du préfet et avec la députée Nathalie Chabanne dans de longs entretiens. Les lecteurs pourront sur le forum ou dans des contributions compléter, affiner ou infirmer cette brève analyse qui ne visait qu’à présenter un sujet dont l’importance n’est pas moindre pour l’avenir du pays et de la région que d’autres sujets enflammant les passions.

 – par Jean-Paul Penot

http://assemblee-nationale.tv/media.10.4306
www.loiesrtoujoursinacceptable.org

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8 commentaires

  • C’est pas sérieux!
    Vos chercheurs fondamentaux seraient donc des chercheurs cultivés, mais pour chercher quoi?
    Quant à votre couplet sur le modèle américain, il traduit un manque d’objectivité, et à coup sûr un manque de tolérance inadmissible pour un « honnête homme »

    • « Vos chercheurs fondamentaux seraient donc des chercheurs cultivés, mais pour chercher quoi? »
      Si on savait au départ ce qu’on cherchait on ferait de la technologie, pas de la recherche fondamentale.
      Pour faire de la recherche fondamentale, il faut effectivement avoir une vue beaucoup plus globale au départ; il y a bien des ou une piste au départ mais l’objectif n’est pas de trouver quelque chose de précis mais quelque chose de nouveau, d’inconnu; d’où la difficulté et la durée mais aussi l’avancée parfois prodigieuse de la connaissance donc des retombées sociologiques (ex.antibiotiques) et les retombées économiques.
      Ce n’est pas un manque d’objectivité de votre part mais un manque d’appréciation de la nature de la recherche, ce que devrait pouvoir aborder « un honnête homme »

      • Je vous rejoindrai sur ce point. Une des raisons les plus rarement évoquées de la crise que nous traversons tient, à mon point de vue à l’affaiblissement constant de la recherche fondamentale en faveur de la recherche technologique trop souvent confondue avec elle. Nous souffrons de ce déport depuis l’irruption des japonais sur les marchés de l’électronique grand public à la fin des années 70. Déport aggravé par les coréens puis les chinois, bien qu’ils en aient pris conscience et cherchent à revenir sur le terrain de la recherche fondamentale, car ils savent bien que sans elle ils buteront sur les limites finies de leurs capacités de développement, de miniaturisation ou de réduction des coûts. Car la primauté de la technologie sur la recherche, a en effet très, trop rapidement permis une infinité de déclinaisons toutes plus performantes les unes que les autres, mais qui ne renouvellent pas leur fondement scientifique. Ainsi, par exemple, la fantastique révolution du web n’est que l’ultime avatar du transistor, dont le développement en micro-processeurs toujours plus petits et plus rapides, reste fondé sur un principe « inventé » chez Bell Labs en 1947. Soit il y a 66 ans… De même pour le moteur à explosion, par exemple. La saturation des marchés de consommation, la recherche du prix le plus bas et le manque de vision prospective des nouveaux entrants « copieurs » ont progressivement étranglé les activités de recherche fondamentale des labos industriels les plus anciens qui n’ont pas non plus trouvé chez les « chercheurs publics » de bons relais. A l’exception des activités de type stratégiques. Car en effet une bonne recherche doit être déconnectée de l’idée même de son application pour être efficace, car elle tient pour une bonne part au hasard ou à la curiosité des chercheurs.
        La source d’idées s’est progressivement tarie et nous prive aujourd’hui des moyens d’un nouveau départ, d’une re-battage de cartes. L’ affaiblissement de notre industrie en est à la fois la conséquence et la cause. Mais saurons-nous proposer un new-deal scientifique ? Celà reste à démontrer, mais c’est en tout cas la seule route possible pour rebondir vraiment.
        En revanche, il est parfaitement illusoire de cantonner notre Université sur le seul secteur de la recherche fondamentale et vous le savez bien. La force de l’Université restera toujours de donner à ses étudiants, un enseignement plus détaché d’un pragmatisme applicatif qui est d’avantage le fait des ecoles, grandes ou petites. Mais il ne faut pas s’illusionner non plus. Comme le souligne à juste titre DS, l’ Université française ne peut pas espérer échapper à des comparaisons qui lui sont de plus en plus défavorables sans se remettre en question et sans chercher à retrouver son rang international. Elle ne peut pas non plus ne former que des chercheurs. Il lui faut aussi former des agents économiques, des « applicateurs ». Et celà implique à l’évidence des mesures drastiques et rapides.

  • Les universités françaises reculent sans cesse dans les classements internationaux.
    Il paraît pourtant de bon sens d’essayer d’imiter celles qui réussissent, non?

    • Oui, en leur donnant les crédits nécessaires et la possibilité de choisir leurs étudiants.
      En observant aussi que les meilleures universités ont 8.000 ou 15.000 étudiants et non pas 80.000.

      • Cambridge 17 000 etudiants
        Harvard 20 000
        MIT 26 000
        Pour le reste, copions les, ou adaptons cela à la France.
        Mais il faut accepter l’autonomie, les rémunérations au mérite, etc…

    • Pendant longtemps les Universités françaises ont été le berceau de la Culture, ce qui a fait la grandeur et le rayonnement de la France dans le monde.
      On assiste depuis déjà pas mal de temps à l’effondrement de la notion de Culture, un retour aux fondamentaux serait nécessaire.
      Rappel très superficiel:
      La culture générale est l’ensemble des acquisitions (linguistiques, historiques, littéraires, scientifiques, techniques, etc.) qui permettent de prendre conscience de toutes les dimensions du monde. Elle est au fond ce qui caractérise l’honnête homme de la Renaissance.
      Définition de la culture par l’UNESCO
      «La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.»
      Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet – 6 août 1982.
      Evidemment, nous en sommes bien loin! L’économie occidentale est passée par là.
      Le but actuel recherché est que l’Université devienne un milieu d’accès au travail. Nous n’avons plus besoin de têtes bien faites!
      Il faut donc favoriser l’orientation des étudiants dans les filières nécessaires aux besoins de l’économie; l’inconvénient est que les besoins de l’économie changent constamment alors qu’un étudiant ne change pas aussi vite et a besoin de nombreuses années pour devenir opérationnel.
      Pour répondre à cette nécessité, la France n’a plus besoin de Culture, elle doit former des individus possédant une culture générale très réduite, suivant le modèle américain, cet abîme d’ignorance de masse; les américains s’en arrangent: ils forment une élite sélectionnée par l’argent et payent des compétences, formées autrement à l’étranger, pour assurer les besoins de leur économie.
      Les savoirs instrumentaux et les compétences flexibles remplacent la culture émancipatrice et les connaissances nécessaires à la construction personnelle et à la vie en société.
      En fabriquant le travailleur consommateur de demain, le reformes vont dans le sens de ce que demande l’entreprise et le capitalisme. Elles formatent plus qu’elles ne forment.
      Alors?
      «Les universités françaises reculent sans cesse dans les classements internationaux.
Il paraît pourtant de bon sens d’essayer d’imiter celles qui réussissent, non?»
      1)Si je comprends bien le bon sens de la spécificité française doit être l’imitation; c’est vrai que cela réussit bien aux chinois! C’est décevant! On pourrait espérer plus de l’esprit créatif de l’intelligence française; une recherche fondamentale largement favorisée serait un atout majeur.
      2)Les classements sont toujours subjectifs, ils ne cherchent qu’à valoriser la voie qui correspond aux besoins du PIB. Décevant aussi!

      • C’est pas sérieux!
        Vos chercheurs fondamentaux seraient donc des chercheurs cultivés, mais pour chercher quoi?
        Quant à votre couplet sur le modèle américain, il traduit un manque d’objectivité, et à coup sûr un manque de tolérance inadmissible pour un « honnête homme »

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