« Des Pyrénées à la Pampa »


dornelLaurent Dornel, maître de conférences en histoire contemporaine à l’UPPA, vient de publier « Des Pyrénées à la Pampa », un ouvrage, qui retrace l’émigration des quelques 150.000 basques et des béarnais au XIXe et XXe siècles vers les pays américains, en particulier l’Argentine.
Cet ouvrage, auquel ont contribué des historiens français, espagnols et argentins, revient sur les transferts culturels et techniques. À travers les réseaux et les pratiques transnationales de quelques représentants de l’émigration d’élites, il propose une réflexion inédite sur la reconstruction des identités et des appartenances culturelles en migration. Son objectif : mieux appréhender la culture de la mobilité.

AltPy – Votre livre retrace l’émigration basco-béarnaise vers les Amériques entre 1820 et 1930. Quelles étaient la ou les causes du départ et sont-elles toujours présentes aujourd’hui ?
Laurent Dornel – Les causes sont multiples et peuvent varier selon les époques. Il faut combiner les facteurs de répulsion (« push ») et ceux d’attraction (« pull ») mais aussi tenir compte des traditions de mobilité qui se manifestent sous la forme de chaînes ou de réseaux migratoires. On part donc pour fuir un certain nombre de choses : la conscription, l’impossibilité d’accéder à la terre (les cadets), l’absence de perspective professionnelle, l’exil politique (Alexis Peyret par exemple, mais ce n’est pas chez lui la seule motivation); mais on part aussi pour tenter d’améliorer sa condition (par exemple, les aînés qui souhaitent augmenter leur patrimoine afin d’acquérir d’autres terres), pour valoriser un savoir faire (les tailleurs et cordonniers d’Hasparren en sont un bel exemple étudié dans notre ouvrage), pour faire fortune (« faire l’Amérique »)… Ce ne sont pas les plus misérables qui partent, mais souvent les plus motivés, les plus dynamiques, qui peuvent payer la traversée ou s’en faire avancer le prix. Bien souvent, ces départs se font dans le cadre de réseaux professionnels ou familiaux plus ou moins anciens, c’est-à-dire structurés par l’interconnaissance qui est une caractéristique fondamentale des sociétés rurales du XIXe siècle : on rejoint donc un « pays » ou une « payse ».

AltPy – Vers quelles directions partaient les principaux flux de migration ? Y-a-il eu des « pics migratoires » ?
Laurent Dornel – Dans l’histoire des migrations au XIXe siècle, la France occupe une place assez singulière, s’affirmant essentiellement comme un pays d’immigration à l’heure où ses voisins connaissent une puissante émigration. Comparés aux Britanniques, aux Allemands et bien sûr aux Italiens, les Français émigrent relativement peu. Entre 1821 et 1930, environ 3,1 millions de Français quittent leur pays, dont 20% seulement partent vers les colonies. Pour un élément de comparaison, au cours de la même période, 4 millions d’Espagnols partent vers le Nouveau Monde, dont plus de 2 millions en Argentine, plus de la moitié s’y fixant définitivement. Les pics se situent dans les années 1870-1880, époque de massification des moyens de transports mais aussi de crise économique en Europe. Pour ce qui est des flux, nos Basques et Béarnais se dirigent plutôt vers les Amériques, essentiellement vers la Californie, le Mexique et l’Argentine.

AltPy – A-t-on des chiffres précis sur ce « départ aux Amériques » ?
Chaque village ou presque du Béarn ou du Pays basque a été touché par l’émigration vers les Amériques. Mais un dénombrement précis est sans doute impossible à obtenir, faute de de sources fiables, du fait que nombre de départs furent clandestins, mais aussi en raison des retours. Le monde de la fin du XIXe siècle est beaucoup plus ouvert qu’on ne le croit généralement. Certes les Etats modernes se dotent d’instruments administratifs de plus en plus performants mais qui n’enserrent pas les individus comme aujourd’hui. Ainsi ces derniers circulent-ils le plus souvent très librement.
Pour les Pyrénées-Atlantiques, on estime à 35.000 (dont 29.000 nantis d’un passeport) le nombre des départs pour la période 1832-1858. Pour la période 1855-1905, les estimations comptabilisent 100 à 150.000 départs, soit soit une moyenne d’environ 3000 départs annuels. C’est peu, finalement. Les ports d’embarquement sont Bordeaux, et, loin derrière, Bayonne, Pasajes et San Sebastian

AltPy – Dans les pays d’accueil, leurs descendants ont-ils maintenu certaines traditions et coutumes ou fait adopter certains savoir-faire ?
Laurent Dornel – Nos migrants sont arrivés avec leur langue, leur culture, leur savoir faire. Autrement dit, l’émigration basco-béarnaise, comme tout migration, s’est accompagnée de transferts culturels et techniques. En Argentine, et surtout pendant la période 1840-1860, les Français, de manière générale, étaient recherchés pour leurs compétences dans certains domaines, comme l’éducation et la pédagogie. Des hommes comme Albert Larroque, Alexis Peyret, mais aussi Amédée Jacques ont joué un rôle déterminant dans l’édification d’institutions ou de structures pédagogiques destinées plus particulièrement à la formation des nouvelles élites. Ils ont joué un rôle non négligeable dans la circulation des idées républicaines à une époque où les régimes démocratiques étaient plutôt rares. D’autres, comme les tanneurs et cordonniers évoqués dans le livre par Beñat Çuburu et Claudio Salvador, ont bénéficié d’une forme de réputation économique parfois très durable. Néanmoins, les Béarnais n’ont pas laissé de trace culturelle remarquable : c’est une « minorité ethnique » devenue rapidement assez peu visible, notamment parce qu’elle s’est fondue dans le groupe basque. Ainsi, aujourd’hui, en Argentine, il arrive très fréquemment que des descendants de migrants béarnais se disent basques ! La communauté basque, en revanche, est historiquement bien plus structurée. En somme, dans les pays ayant reçu des migrants basques béarnais, il y a une identité basque mais pas vraiment d’identité béarnaise, même si les « cousinades » transatlantiques, ces dernières années, ont pu donner corps à de petits groupes identifiés comme béarnais (les Maisonnave par exemple)

AltPy – Sait-on quel pourcentage d’émigrés revenait et pour quelles raisons ceux-ci prenaient le chemin du retour ?
Laurent Dornel – Non, on ne dispose pas d’étude statistique qui permettrait de répondre à votre question. En revanche, on sait très nombreux furent ceux qui firent plusieurs séjours, notamment en Argentine. Il n’y a rien d’original : l’émigration doit être comprise comme une stratégie et non une fatalité. Une migration, y compris transatlantique, n’était pas nécessairement conçue comme définitive. On pouvait donc partir pour quelques mois, quelques années, puis rentrer au pays, puis repartir, etc. Cela se comprend d’autant mieux qu’existent ces réseaux ou chaînes migratoires que j’évoquais tout à l’heure.

AltPy – Votre livre parle de l’émigration des Basques et des Béarnais, qu’en est-il à la même époque des Bigourdans et des populations du piémont sud des Pyrénées ?
Laurent Dornel – Il n’y a rien de vraiment différent. C’est juste que cette émigration est moins importante et moins connue.

– propos recueillis par Bernard Boutin

Plus sur « Des Pyrénées à la Pampa » : http://altpylire.wordpress.com/2013/06/07/252/

Se procurer le livre auprès de la PUPPA :

http://www.presses-univ-pau.fr/cart/Details/117/14/cultures-arts-et-societes/des-pyrenees-a-la-pampa.html

Comments

  1. Jean-Luc Palacio says:

    « L’histoire bégaie mais ne se répète pas » dit-on. Voire…
    Ce qu’il y a de bien avec l’histoire – et c’est pour cela que je l’aime –, c’est qu’elle peut nous livrer beaucoup d’éléments d’analyse de la situation présente. Même s’il faut se garder de transposer un schéma du passé sur le présent.
    Ainsi, la crise économique qui sévit en Europe depuis 2008 a conduit, dans certains pays, à une reprise de l’émigration. Je pense, bien sûr, à l’Espagne, si près de nous et dont la situation économique et sociale actuelle a effacé les 30 dernières années de développement.
    Et, plus largement, à toutes ces femmes et à tous ces hommes qui quittent leur pays pour des raisons économiques, essentiellement. La France est l’un des pays d’immigration de ces flux, et notre région a pris sa part dans leur accueil.
    Est-ce que, à la connaissance de l’un/l’une des lecteurs/trices de ce billet, un travail universitaire a été réalisé sur l’immigration qui a, aussi, permis l’exploitation du gisement de Lacq ?

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