Du libéralisme et du bien commun


20130509518b184b91621-0-772770Tout comme Jean Lassalle, Axel Kahn est parti à la rencontre des Français. Un parcours débuté à Givet dans les Ardennes pour s’achever au Pays Basque. Une grande diagonale. Croiser ces deux parcours, les comparer permet d’approfondir l’analyse de notre « gamberge nationale ». Axel Kahn a découvert notamment une « France en sécession ». Une France bien peu préparée à la mondialisation.
Que restera-t-il de ces entretiens sur le terrain réalisés par les deux marcheurs ? Pour Axel Kahn, une chose est certaine un livre à paraître dans quelques jours : « L’homme, le libéralisme et le bien commun ». Un titre où tout s’oppose : le libéralisme et le bien commun.

Alternatives Pyrénées – Vous avez parcouru 2200 kilomètres en 72 étapes. Quelles principales conclusions tirez-vous de vos contacts avec les Français ?
Axel Kahn – Ce parcours avait certes pour but de rencontrer des gens mais il avait aussi pour but de m’insérer dans le paysage. C’est la raison pour laquelle, je suis peu passé par les villes.  Par contre, j’ai pris totalement contact avec le monde de la ruralité et des petites cités.
Les leçons que je retire de cette grande diagonale depuis les Ardennes jusqu’à St Jean de Luz, c’est que j’ai vu, en réalité, trois France. Mes contacts avec les Français dépendent de ces trois France.

Premièrement, j’ai vu une France à l’extraordinaire beauté, avec ses paysages à la très grande diversité, son patrimoine et ses chefs-d’œuvre laissés par la main de l’homme. Nous avons un pays splendide et dont nous avons toutes les raisons d’être fiers.

Une autre France que j’ai vue, et là j’ai un petit désaccord avec Jean Lassalle, constaté lors d’une interview croisée, est une France agricole qui était dans l’ensemble extraordinairement prospère. Cela ne nie pas du tout le phénomène de désertification des campagnes, celui des déserts médicaux, de la disparition des magasins ou des petites exploitations etc. Il n’empêche que lorsque vous passez dans ces pays depuis le sud des Ardennes jusqu’au Pays Basque, vous avez l’impression que les agricultures, d’une manière très différente de ce qui se faisait il y a 30 ou 40 ans, tirent le meilleur de la terre française. Il peut s’agir des très grandes cultures à haut rendement ou à l’opposé de la typicité comme au Pays Basque qui n’est pas très fertile. En Béarn, on y trouve les deux aspects.
La désertification des campagnes et la difficulté de la ruralité sont liées au fait qu’il faut 20 fois moins de personnes pour cultiver les terres aujourd’hui qu’il n’en fallait il y a 30 ans. Tout le reste s’ensuit bien évidemment.

La troisième France est celle de l’industrie qui a été touchée de plein fouet par des crises successives, celles de l’avant-guerre et de l’après-guerre. Elle m’a amené, depuis la fin du Rouergue, du Lot jusqu’à Figeac en passant par le Haut-Forez au-dessus de la vallée de la Loire, à traverser une France profondément sinistrée, voire effroyablement sinistrée dans laquelle il ne reste pratiquement rien de ce qui a fait sa richesse.

Quand je suis arrivé dans le Sud-Ouest, les choses ont changé. Je suis arrivé dans des terres où il y a eu un autre croisement, une conjonction d’activités économiques qui se sont portées les unes les autres. Les terres sont souvent assez fertiles. C’est vrai naturellement dans le Gers, la Gascogne avec la « maïsculture », les fruits et légumes ou encore certaines terres céréalières. Mais aussi, on y trouve le maintien d’une très grande fierté, liée à la typicité; au final : Etre Béarnais, être Gascon, être Basque, l’amour de vivre. Tout cela entraîne un ressort, une activité qui se ressent dans l’industrie.

Quand j’ai surplombé les bassins miniers, par exemple dans les vallées de la Loire, la Moselle, la Meurthe-et-Moselle, ce ressort était épuisé. Rien n’avait été prévu pour la suite. Par contre, dans le Bassin de Lacq, j’ai été rempli d’enthousiasme en voyant qu’il y avait aujourd’hui autant d’emplois industriels qu’aux meilleurs moments de l’exploitation du gisement de gaz. C’était extraordinaire ! J’ai été follement heureux.

Jean Lassalle dit que les politiques sont détestés des Français. Etes-vous d’accord avec lui ? Quelles mesures simples pourraient les réconcilier  les uns avec les autres ?
Les politiques ne sont pas détestés. Les Français considèrent qu’ils sont complètement déconnectés. C’est extrêmement vrai pour toute cette frange de la population, allant du Sud-Est au Nord-Est, qui vote entre 30 et 40% pour le Front National. C’est moins vrai dans le Sud-Ouest même si le Lot-et-Garonne pour remplacer Jérôme Cahuzac, en a été un témoignage.

J’ai rencontré un phénomène que j’ai appelé celui de la « sécession ». Il s’agit de gens qui peuvent être très riches comme les producteurs de Champagne, comme des communautés très pauvres, laminées par la crise, les plus pauvres du pays pour lesquels il est évident que le présent est bien pire que ne fut le passé. Ils sont persuadés que le futur que préparent les autres : les Politiques, dans les régions ou à Paris, mais surtout à Bruxelles et la mondialisation, leur veulent du mal. Pour eux, l’avenir n’est que mauvais et rien ne peut conduire à l’optimisme.

En plus, ils sont complément ulcérés que toutes les règles pour conduire et bâtir cet avenir leurs aient été ôtées. Ils sont également ulcérés que les valeurs de la ruralité à laquelle ils étaient très attachés, la chasse, la pêche, l’élevage soient tellement maltraitées aujourd’hui dans la société. Cela fait qu’une partie de la population, selon les régions, est pratiquement fermée à tout échange discursif rationnel. C’est la « France en sécession ».

Leur parler de la réalité, de la situation moderne, des contraintes etc. est inutile. Persuadés qu’on ne les entend pas, ils ne veulent pas nous entendre. Or, naturellement les politiques en général, Madame Marine le Pen exceptée, sont amenés à utiliser ce langage rationnel et cela entraîne une totale surdité de cette partie de la population.

Faut-il plus d’Etat ou faut-il plus de décentralisation ?
Il faut des moyens qui, au niveau territorial ou au niveau central, puissent faire valoir le bien commun. Cela me semble totalement essentiel.
Un exemple : les gouvernements qu’ils soient de gauche ou de droite, pensent avec les dogmes de l’économie libérale, aujourd’hui toute puissante. Un de ces dogmes important est celui de la destruction créative : à savoir qu’il ne faut pas artificiellement tenir la tête hors de l’eau d’une industrie ou d’une activité qui est « obsolète », sans avenir ce qui retarde les changements qui vont permettre d’envisager avec optimisme un futur à bâtir. C’est une théorie qui n’est pas fausse que l’on doit à Schumpeter en 1937 aux Etats-Unis.

A l’heure de la mondialisation justement, il faut reconnaître que la destruction, au niveau local ou régional et même au niveau national mais dans une moindre mesure, est exceptionnellement créative. Elle l’est éventuellement au niveau mondial. Lacq est une exception bienheureuse.

Lorsqu’une activité est en effet « obsolète », lorsque la ressource naturelle va s’épuiser, on ne peut pas, d’une certaine manière, se résoudre à l’inéluctable. Il ne faut pas soutenir tel canard boiteux etc. etc.

Le rôle de la politique est alors de s’occuper des gens, des gens réels qui continueront à vivre dans les territoires. La destruction ne sera pas seulement une destruction d’activité mais une destruction du lien social. Pour accompagner ces moments difficiles où les ressources s’épuisent, où la concurrence amène à rendre « obsolète » les productions; il faut une volonté territoriale ou nationale pour préserver autant qu’il est possible le bien commun.

Jean Lassale dit « Nous, les élus, n’étions pas préparés à la mondialisation »…
Je pense que cela est vrai. L’analyse économique et politique des phénomènes qui se sont déroulés, dans les 20 ou 30 dernières années, n’a pas été faite par l’immense majorité des politiques comme par exemple, cette notion de destruction qui est au mieux créatrice au niveau mondial, rarement au niveau local. Je ne connais personne avant moi qui l’ait énoncée de manière aussi évidente. Pourtant, elle concerne au premier chef, les politiques. Je vais publier, dans quelques jours un livre qui s’appelle « L’homme, le libéralisme et le bien commun » dont c’est justement le thème.

L’éducation nationale prépare-t-elle bien les Français à la mondialisation ?
La formation de base en France est en règle générale de bonne qualité. Je suis ancien président d’université et me suis beaucoup impliqué dans la formation des Maîtres. J’ai bien vu ce qui était insuffisant et qui devait être amélioré. Ce qui n’a pas totalement été appréhendé, une des conséquences de la mondialisation, c’est que beaucoup plus qu’apprendre à faire, à exécuter, il faut aujourd’hui enseigner au citoyen à apprendre à réagir, apprendre à se repositionner parce que dans le monde, tel qu’il est aujourd’hui, il est exceptionnel que quiconque qui s’engage dans une activité, pourra la continuer toute sa vie. Il lui faudra presque toujours se réorienter. Parfois d’une manière radicale. Par conséquent, la formation doit mettre le paquet sur l’agilité comportementale et intellectuelle.

– propos recueillis par téléphone par Bernard Boutin

Le blog d’Axel Khan : http://axelkahn.fr/blog/
La page Wikipédia d’Axel Kahn : http://fr.wikipedia.org/wiki/Axel_Kahn
crédit photo : http://www.lunion.presse.fr/region/parti-mercredi-de-givet-axel-kahn-poursuit-sa-route-ia3b25n37904

Comments

  1. larouture says:

    Merci pour cet entretien.
    M. Khan a parcouru la « diagonale du vide ». Pour le Lot de M. Cahuzac, je pense que l’économie et le social sont marqués par l’arboriculture fruitière : Travaux saisonniers et taux d’immigrés importants. D’où l’impact du FN.
    Mais dans ma campagne j’entends aussi les arguments du FN repris en boucle. Comme si tous les territoires étaient au même niveau.

    Des approches différenciées des problèmes (et des solutions) seront préférables à des approches globales (charges, impôts, par exemple).
    Autrement dit, M. Kahn ne nous dit-il pas que nos pays n’ont peut-être pas autant besoins de fonds publics que d’autres ?
    M. Lassalle ne nous dira-t-il pas que ce n’est pas chez nous qu’il faut faire des économies puisque le mode de développement de nos pays est encore celui qui marche le mieux ?
    Un champ de maïs (*) ou une brebis ne sont-ils pas mieux représentés au Sénat ou au CG qu’un palois ?

    (*) : Dans une interview à la République M. Khan avait été impressionnée (peut-être agacé) par les champs de maïs qui ferment les paysages aux marcheurs. Pourtant, compte tenu du printemps pluvieux, ils ne devaient pas être partout bien hauts lorsqu’il a traversé le Béarn.

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