Les illusions de l’ économie administrée


Il aura fallu 100 ans à la gauche française pour découvrir la social-démocratie et la mettre au pouvoir sans toutefois l’y avoir amenée. Les promesses du candidat Hollande n’ étaient-elles pas du point de vue strictement politique dans la plus parfaite orthodoxie socialiste ? On s’en épargnera la longue litanie des archaïsmes, afin de ne vexer personne  puisqu’il s’agit du Président élu par les Français. Mais la récente découverte d’une inflexion aussi radicale de sa pensée est apparue à beaucoup comme une trahison tandis qu’elle rendait à d’autres l’espoir d’un retour à la lucidité et à l’efficacité.

Ce qui nous est proposé dans cette grande affaire du donnant-donnant , moins de charges et plus d’emplois, n’est pourtant que l’ultime avatar du rêve de l’ économie administrée. En réalité, du cauchemar de l’emploi contrôlé. Celui des services publics, qui se décrète au fil du vote d’un budget, section dépenses. Avec en contrepartie, un peu plus d’impôts ou d’emprunts. Le chapitre recettes, lorsqu’il s’agit de l’entreprise, lui ne se décrète ni ne se vote. Il se conquiert, avec des produits ou des services, la plupart du temps dans une logique qui n’est pas quantitative du point de vue de l’emploi, dans nos secteurs les plus avancés. Faut-il mal connaître l’entreprise à ce point pour avoir imaginé demander à des chefs d’entreprises, dont on souligne en France l’insuffisance des marges, d’ anticiper sur une éventuelle réduction de leurs charges en embauchant immédiatement des salariés supplémentaires, sans s’assurer d’abord de l’augmentation de leurs parts de marché puis du rétablissement de leurs marges et de leurs investissements. C’est cette logique de comptable public qui avait déjà prévalu à l’institution du CICE, avec le succès que l’on sait. En voici une nouvelle resucée, aussi inutile que la précédente et qui hélas sera probablement remplacée par la prochaine idée des impavides têtes d’œufs de Bercy sollicités par notre magicien en chef. Mais cette fois, la tromperie prend la forme d’une main tendue, d’une prise à témoin de l’opinion. Je donne et les patrons doivent donner. Tout de suite, et je veux des preuves. Et bien entendu, si le résultat n’est pas au rendez-vous, ce ne sera pas de ma faute, mais bien encore celle des employeurs de ce pays à qui « on a déjà tout donné ».

Comment faudra-t-il s’exprimer, en quelle langue, avec quels arguments pour se faire comprendre par la moitié des Français qui n’est pas concernée par le secteur concurrentiel, que l’emploi ne se décrète pas. Qu’il est l’ultime conséquence du développement de l’entreprise, et pas sa condition sauf à son stade initial où bien entendu il prévaut à la création de richesse. Que les entreprises naissent, grandissent vivent et meurent comme les humains. Que les patrons donneraient leurs bras pour trouver du personnel qualifié et le garder. Que ce qu’il nous faut, c’est bien entendu rétablir notre compétitivité, mais strictement dans les entreprises à valeur ajoutée industrielle exposées à la concurrence internationale et pas nécessairement dans toutes celles qui n’ont d’intérêt économique que local et qui seront les premières à bénéficier de ces faveurs en alignant les travailleurs à leurs caisses chaque semaine tout en pressurant les petits producteurs. Que c’est la fiscalité en général qu’il convient d’alléger et avec elle le rôle et l’intervention de l’état dans l’économie.

Pour Pierre Manent* , « le libéralisme advient en Europe quand le commandement du souverain, même éclairé, ne parvient plus à gouverner adéquatement la nation. Trop d’activités, et trop diverses, se sont développées pour que le commandement politique soit capable de les ordonner avec succès. Il apparaît qu’il serait bon de laisser les membres de la société le plus libres possible de faire valoir leurs droits et de chercher leur intérêt ». Mais pour le philosophe,   « la pensée libérale n’exige nullement que la politique se laisse dominer par l’économie et le droit. Ces sujets, aussi importants soient-ils, devraient demeurer au service de fins sociales ».

Il est donc urgent, que dans un immense effort, la pensée économique de notre Président se convertisse enfin au social-libéralisme que nous attendons tous comme le moyen de libérer nos énergies, l’emploi et les forces créatives de ce pays qui n’en manque pourtant pas. Moins de contraintes, moins de règles, moins de lois, moins d’emplois publics garantis et moins de politique et de politiciens. Ce qui ne nécessitera pas nécessairement l’abandon de toutes nos valeurs fondamentales, au premier plan desquelles, la solidarité nationale qui, oserais-je ajouter, est également (partiellement) privatisable.

Pierre Manent est un Philosophe, ancien disciple de Raymond Aron, Professeur à l’ Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

À propos Oscar

Il suffit de passer le pont...

Comments

    • C ‘est sûrement ce qu ‘est allé dire Hollande au Pape ce matin , je suppose ? Ça valait vraiment le voyage du représentant laïque et athée de la fille aînée de l’ Eglise. On on est plus à une contradiction ni à une illusion près.

  1. larouture says:

    « Que les patrons donneraient leurs bras pour trouver du personnel qualifié et le garder. »
    Vue idéalisée et restreinte, contredite par l’histoire sociale du pays.

    « Que ce qu’il nous faut, c’est bien entendu rétablir notre compétitivité, mais strictement dans les entreprises à valeur ajoutée industrielle exposées à la concurrence internationale — »
    J’ai tendance à approuver cette thèse.
    Toutefois, elle se heurte au principe de « concurrence, libre et non faussée » de l’UE.
    Et puis aucun élu local ne suivra une telle politique (touche pas à mon département, à mon canton, vivre et travailler au pays, etc…).
    Idem pour les lobbys commerciaux et industriels locaux, parce qu’ils s’appuient essentiellement sur la consommation locale , parce qu’ils « n’ont d’intérêt économique que localement » ou parce qu’ils évoluent dans un secteur faiblement concurrentiel ou difficilement délocalisable.

    Ce que vous proposez revient à reconnaître le rôle prépondérant des métropoles pour une France compétitive (Paris, Lyon, Toulouse par exemple).
    Le reste devait attendre. Ce serait plus efficace.

    • Vue idéalisée et restreinte, contredite par l’histoire sociale du pays.

      Vous avez été patron ?

      Toutefois, elle se heurte au principe de « concurrence, libre et non faussée » de l’UE.

      La bonne excuse..Le blocage de l’usine Goodyear pendant 7 ans, contre l’intérêt même des salariés qui y étaient employés et dont une partie d’entre eux aurait pu être reclassée sur place, par une bande de gangsters mafieux qui viennent de recevoir les remerciements publics et l’absolution du Ministre Montebourg pour avoir enfin libéré les lieux, les poches pleines c’est la faute à l’ UE ? Vous pensez que ça va encourager des industriels à venir investir dans le coin ? EZt si on décidait un moratoire de 2 ans sur 80% du Code du Travail, rien que pour voir ? Vous pensez que l’ UE s’y opposerait ?

      • l'ours du bois says:

        avant…. c’était avant , je prenais des marchés en fonctions du personnel embauchable.
        seule conditions, avoir envie de travailler.
        la formation, je m’en chargeais…….
        souvent des mois sans postulants

  2. Emmanuel Pène says:

    je viens de voir un reportage. Près de 100 000 français partent chaque année; et il n’y a pas que des diplômés; des chauffeurs de bus aussi. La France n’attire plus, engluée dans un inextricable fouillis de privilèges, de rentes de situation, de lourdeurs, avec un état hypertrophié et monstrueux d’inefficacité, des impôts qui taxent le travail au lieu de l’encourager. Aucun renouvellement; il suffit de voir l’âge moyen de nos députés. La société cristallisée ne génère que le désespoir de ceux qui s’y heurtent..

    • bernard says:

      La France est un pays qui se meurt actuellement. Les gens peuvent partir pour des raisons fiscales, mais ils partent très nombreux à cause des charges administratives crées par l’Etat. C’est le pire. Hollande en arrive à clamer la vieille loi de Say ‘l’offre crée la demande » en se situant dans le monde économique d’il y a quelques siècles, où un produit pouvait trouver un preneur chez le premier « mort de faim ».

      Nos esprits sont en retard, nos administrations sont en retard, Hollande a fait HEC. Mais il n’a jamais pratiqué le commerce. Au quotidien, en négociant;..; et Maintenant le pays est devenu vieux ….Le pire.

  3. l'ours du bois says:

    oscar…… plus un

  4. En un mot : « derégularisation ». Merci de nous démontrer l’archaïsme du donnant-donnant tel que présenté. Mais comment faire face à l’esprit de « lucre » qui caractérise de nombreux concitoyens entrepreneurs ?

    • Ou s’ arrête la rémunération du risque et ou commence le « lucre » ? C ‘est à l’impôt (sur le revenu) de fixer les limites. Mais trop d’impôt tue l’investissement, donc l’emploi…