Trains de mesures, gare de détresses

Curieusement on pénétrait par d’imposantes baies vitrées dans un immense hall de gare, la trompette d’Ibrahim Maalouf poussait ses notes jusqu’au bout des quais, que des trains quittaient, en partance vers Drancy, vers Paris, vers ces inconnus que nous étions nous-mêmes les uns vis à vis des autres, plantés là, ignorant pourquoi, mal rasés, le visage pâle et les yeux tournés vers le vertige de cette aube naissante. La guerre était finie depuis des décennies, pourquoi donc ai-je pensé à Drancy à ce moment-là ? L’ Histoire se répétait-elle, malgré ces décades de paix, et contre qui ou quoi pourrions-nous de nouveau entrer en conflit, prêts à nous battre ou à être battus, sinon contre et avec nous-mêmes, menés au combat par notre intolérance, notre duplicité, notre égoïsme, notre corruptibilité, notre immobilisme, notre crédulité, notre irrespect, notre dénigrement, notre lâcheté, notre arrivisme, notre je m’en foutisme, notre esprit de chapelle, notre xénophobie, notre inextricable connerie, armes toutes plus létales les unes que les autres, malgré leurs parfums de promesses mensongères, d’espoirs semés en plein champ contre vents et marées, musiques symphoniques qui tintent aux oreilles des sourds, chants suaves des grands orateurs se déposant lentement sur la poussière des lèvres, bouches assoiffées des conscrits dans le bourdon des battements de sang qui éclaboussera bientôt les lignes avancées de leur jeunesse, ainsi que le veulent toutes les logiques de la haine d’autrui.

Combien étions-nous, ce matin-là, à piétiner, faire du sur place dans ce hall, un bon millier sans doute, des bruns des blonds des frisés des chauves, certains en pyjamas, d’autres en smoking, élégants ou mal sapés, chaussons ou souliers vernis aux pieds, un millier d’individus rassemblés à la va comme je te pousse, serrés les uns contre les autres, perdus, tous, mais debout, la cervelle blanche, la gueule enfarinée, ç’aurait pu en être comique tant la diversité des individus présents était flagrante, à l’image d’un grand bazar humain dans lequel le client puiserait la morphologie de son choix pour l’endosser le soir venu selon son calendrier, ses loisirs. Cependant, de cette diversité naissait une civilité unique, universelle, qui, bien que muette à l’arrivée dans ce lieu, commençait à initier un murmure que la trompette d’Ibrahim Maalouf semblait reprendre, entretenir et accentuer, arabesques musicales qui résonnaient du bout des quais et remontaient en vagues sonores sous l’immense verrière et ses piliers en fer. L’haleine des hommes -nous étions en février, il faisait froid- s’exhalait en buées blanchâtres qui se mêlaient entre elles, se groupaient en d’étranges et facétieuses spirales, légères et volages, créant un voile brumeux au-dessus de nous, qui prenions peu à peu conscience de la situation dans laquelle nous étions.

Certains d’entre nous, disséminés dans la foule, commencèrent à chantonner à voix basse, reprenant les mêmes paroles ; « ils nous avaient promis la lune, la vie meilleure et les chemins de Damas », racontaient les paroles, « mais nous n’avions de tout cela que le reflet de l’astre dans l’eau du caniveau, le quignon de pain sec et l’oignon frotté contre, quant aux chemins de Damas, ils en avaient effacé la trace après l’avoir eux-mêmes emprunté »…Puis d’autres mots suivaient, plus clairs, plus hauts, plus précis : « ils disaient puisque nous l’avons fait, ne comptez pas sur nous pour vous donner la recette, refusez de réfléchir et après on verra quelle lune on vous offrira, ah ah ah! » Aux voix qui s’élevaient disparates d’autres prirent le relais, ce qui eut pour effet de réveiller les morts au bout des quais, dans les wagons affrétés pour Drancy, pour Paris, pour les destins inconnus que nous étions nous-mêmes, maintenant parfaitement réveillés, chantant à tue-tête, unis, complices, fraternels dans notre diversité, universels dans notre identité d’hommes, libres dans notre complétude et dignes dans nos habits si différents, oui, nous chantions à gorge déployée pour tenir tête aux grands orateurs, pour couvrir leurs discours de notre propre musique, accompagnés par la trompette d’Ibrahim Maalouf qui déchira la brume de nos haleines et dont la tonalité avait la chaleur d’un soleil printanier. Sans le savoir, nous pressentîmes que nous revenions de loin, peut-être de Drancy, de Paris, ou de ces terres inconnues qui à présent portaient notre nom : humanité.

Peu après, nous quittâmes la gare et rentrâmes à pied chez nous, foule émue s’égaillant dans les champs de la Terre.

– par AK Pô
27 02 2014

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