Le pendule de FauKon et l'horloge de YaKa

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Nous étions assis, toute la famille réunie, autour de la table de la salle à manger et, pour la circonstance qui n’était pas maigre, chacun et chacune d’entre nous avait mis son habit du dimanche. Les enfants, perchés sur des sièges de nains de jardin, trônaient dans le séjour autour d’une table basse. Le climat était à la réconciliation. Le réchauffement climatique des relations familiales éviterait certainement l’échauffement médiatique des guerres politiciennes. Jean, qui était l’aîné de la famille, avoua d’emblée qu’il avait oublié de téléphoner au DJ qui devait animer le repas, mais qu’il avait contacté BFM et iTélé pour les souvenirs audio-visuels. Il eut l’assentiment d’une partie des adolescents et le silence lourd de celle des éléphants ayant franchi la limite d’âge des principes révolutionnaires.

Pierre, le puîné, s’était chargé de l’organisation, de la logistique et de la réception des fonds participatifs nécessaires à l’élaboration de ce repas. C’était un quadragénaire assez discret, beau gosse, marié deux fois, du bras droit puis du bras gauche, qui restait le pilier principal de la famille, bien qu’il vécût à Kigali avec ses cinq enfants suite au renouveau exceptionnel de ce pays, le Rwanda, depuis quelques années. Il était, il faut préciser, aussi noir qu’ Akendengué, qui était quant à lui sénégalais. Sa femme, Gina, était d’origine napolitaine, ce qui diversifiait l’arbre généalogique. Jean avait souvent ironisé sur le couple, avant cette réconciliation, arguant du fait que son frère avait dû s’en taper quelques bonnes tranches, de sa napolitaine, pour avoir cinq enfants. Lui-même était devenu homosexuel vers la cinquantaine, et son ami Paul, avec qui il devait se marier bientôt, jouait la discrétion la plus complète,œuvrant dans la cuisine à garnir et décorer les plats.

Deux sœurs complétaient l’arborescence familiale haute, qui pour l’heure s’activaient ; l’une servait les apéritifs, l’autre donnait à manger aux nains de jardin (sept) du séjour, steak haché purée maison, avec des boissons sucrées versées dans de grands verres en étain (la collection familiale de timbales baptismales). Les rapports sororaux entre Tina et Gisou n’étaient pas des meilleurs. Une rivalité presque ancestrale, si ce n’est ancillaire, les opposait. Si leur choix n’avait été le même au départ (elles étaient amoureuses d’André, un animateur radio-télé, comme on les nommait à l’époque), sans nul doute leur opposition n’eut jamais été aussi vive qu’à l’heure actuelle, bien qu’André eût connu son heure dernière quelques années plus tôt, quand l’horloge tinta la vingt cinquième heure en l’église de saint Jacquot, qui ne possédait pas encore ses pointes zinguées. Les deux sœurs avaient du charme, dont chacune usait à sa manière. Gisou attisait la convoitise, sachant par d’amicales caresses allumer un feu qui put raviver saint Elme, quand Tina ne suscitait que reproches et critiques de la part de ses amants éconduits, ceux-là mêmes qui tentaient vainement de la rouler dans la farine pour pénétrer dans sa cuisine en chantant Nougaro.

Ce repas familial, qui nous réunissait autour d’une même table, avait, nul n’en doute, un but stratégique, un intérêt primordial : comment partager l’héritage. Les conflits existaient depuis lurette, et chaque membre de la famille avait constitué un dossier desservant les uns et favorisant les autres. Il parait bon, à ce stade, de préciser que les grands-parents, mamie Yollande et papi Royal, avaient perdu tout contrôle du patrimoine familial. Ils s’étaient entichés de conseillers qui n’avaient qu’un mot à la bouche : « courage, fuyons », et une seule idée en tête: » avec un max de thune ». Ainsi s’était construit le tournoiement perpétuel du rond de cuir terrestre, avec le magot planqué dans l’horloge, à la Goupil mains rouges. Jusqu’à l’arrivée d’un petit souffreteux à moustache qui révéla les combines. Dès lors, chacun avait plongé son nez dans la soupe et ne disait mot. La mer était mauvaise, mais la soupe était bonne.

Comme l’alcool servi avec les hors d’oeuvre exhortait dans un premier temps à la convivialité, la discussion s’instaura, franche et cordiale, sur des sujets divers. Ainsi Jean se déclara-t’il en faveur du bouchonnage des trous de balle des chiens en ville, ainsi que cela s’était déjà pratiqué dans Brazil, de Terry Gillians (en 1984). Tina observa que si une telle mesure était prise, les petits vieux seraient pénalisés, ce à quoi Pierre répondit que deux façons de résoudre le problème se présentaient : d’une part, placer dans l’anus des toutous un tube muni d’un système permettant de comptabiliser les étrons, poids, dimensions, odeur, afin de taxer de manière égalitaire les possesseurs de chiens. Cela ne résoudra pas le problème des mémères à toutous, rétorqua Gisou. Certes, reprit Pierre, mais il sera simple de compenser la solitude de nos petits retraités. Un partenariat social sera noué avec les SDF qui accompagneront nos seniors faire leurs courses dans les supérettes du centre ville. Ces jeunes (pour la plupart) recevront en retour une canette de bière (de 0,5 l) à chaque vacation en guise de paiement. La canette sera défiscalisée et le commerçant pourra également en tirer profit. Dans le cas extrême où le vieillard glisserait sur une peau de banane (ou une crotte du chien appartenant au-dit SDF), le SDF chargé de l’accompagnement aura obligation de porter sur son dos la bière et le cadavre installé dedans jusqu’au cimetière le plus proche.

Cependant que Yollande et Royal mastiquaient les yeux tournés vers Nantes et ses éléphants colossaux, ses négrillons en bois articulés et autres rêveries magiques du Royal de Luxe, Francky, le mari de Gisou, silencieux jusqu’alors, se leva soudain de son siège, tenant dans ses mains la large assiette de porcelaine blanche, totalement nettoyée de son contenu, leva celle-ci au-dessus de sa tête, à la façon d’une auréole, et déclara péremptoirement : vous m’attendiez, eh bien, me voici ! Puis, tournant un oeil amusé vers Jean : ecce uomo, Janus ! Une partie de la petite assemblée éclata de rire, ce qui ne fut pas le cas de Davy, l’époux de Tina, qui se prenait lui-même pour le messie. On ne peut pas amuser tout le monde, glissa Gina à l’oreille de Pierre, mais de là à l’avoir mauvaise comme ça, pauvre Tina, quelle vie il doit lui faire mener !

Chacun possède ses propres velléités, mais ce n’est pas avec des vétilles que l’on construit un monde. Ainsi, quand vînt le moment du dessert et que furent servies les pâtisseries, il s’avéra que personne n’avait évoqué le problème qui nous réunissait, à savoir l’héritage. Etait-ce par pudeur, ou attendions-nous que les ancêtres se soient endormis, le nez dans la Chantilly, ou simplement connaissions-nous déjà le contenu du testament, qui serait révélé dès que les barbituriques auraient pris effet. Yollande et Royal commençaient à tourner de l’œil. Peut-être qu’avec les liqueurs un terme serait mis à ce repas familial. Déjà les nains montraient leur impatience en se jetant leurs iPod à la figure, en se selfiant les uns avec un chat écorché tenu par la queue, les autres avec un couteau de boucher entre les canines, aïli aïlo nous rentrons du boulot.

Les repas familiaux sont souvent l’objet de disputes et parfois de drames que révèlent au petit matin les journaux, feuilles de chou nourrissant de soupe les esprits embrumés. Mais ce ne fut pas le cas ici. Chacun pris sa part de responsabilité quand je sortis, en notaire assermenté, l’enveloppe de ma poche, une minute de silence se fit. Papi et mamie étaient enfin passés à la trappe. Un ange passa, coursant une mouche ; les sept nains reniflèrent Blanche Neige, azimutés. La terre s’arrêta de tourner dans le sens trigono-trisomique des aiguilles d’une montre. Un bilan exécrable se déposa en catastrophe sur une dette abyssale dont le montant dégoulinait le long d’un gosier en pente, et décacheter l’enveloppe fut un vrai calvaire, l’extraction de la lettre fit trembler mes doigts, allais-je produire à sa lecture des émanations de gaz de schisme, remettre en question cette entente magnifique qui règne depuis des générations dans toutes les familles, les familles politiques s’entend, parce que les autres, il y a longtemps que nous les avons perdues de vue.

Sur le papier étaient inscrits ces mots :  » entre le pendule de FauKon et l’horloge de YaKa, il n’est pas de temps à perdre pour que la machine continue de tourner rond. Bon courage et adieu. »

  • par AK Pô

  •  04 04 2014

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Un commentaire

  • Je ne demande pas mieux de participer à une discussion sur ce texte mais laissez-moi le temps de le relire encore plusieurs fois car, actuellement, je m’efforce, avec difficulté, d’en tirer la substantifique moelle!!
    Sans aucun doute Peyo aurait évoqué un manque de cartésianisme. Il me reprochait, en effet, il y a un certain temps: « Pourquoi ne vous astreignez-vous pas à une construction « cartésienne » suivant un plan: une intro, un développement (en 3 parties comme à l’oral d’aggreg!), une conclusion/synthèse de ce que vous aimeriez que nous retenions de votre intervention?»
    Mais revenons à la dispersion de l’héritage familial.
    En ce qui concerne l’héritage et la dispersion du patrimoine culturel, financier, mobilier et immobilier, vous en avez développé la complexité.
    Le problème est le même en ce qui concerne le patrimoine, dit pool génétique; des éventuels gènes récessifs (couleur des yeux, de la peau, calvitie, diabète,….., j’en passe et hélas pas toujours des meilleurs, pourront s’exprimer dans la descendance, leur dispersion ne peut être évaluée que grâce aux mathématiques floues; les pronostics restent donc incertains, là aussi!
    J’ai retenu également un débat particulièrement pertinent à propos de l’utilisation d’un tube muni d’un système permettant pour comptabiliser les étrons, poids, dimensions, odeur, afin de taxer de manière égalitaire les possesseurs de chiens. Je vous suggère de faire aussi des prélèvements pour analyser la quantité de carbone consommée afin que le jour où la taxe sera officialisée, les propriétaires de chiens puissent payer en fonction des émissions de gaz à effet de serre. Il serait normal qu’un propriétaire de basset paye moins que celui qui a un patou!
    Encore une fois, merci pour avoir fait jaillir un peu de lumière et de transparence, un peu translucide et même opaque parfois, c’est vrai, à propos de la complexité familiale: politique, institutionnelle, affective, et biologique, de nos jours.

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