Aristote, si tu savais!!!

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GV«L’opposition: un concept indéfini et mouvant ?» écrivait Mehdi Jabrane.
En prenant un peu de hauteur et en remontant le temps, l’histoire peut apporter des éléments de réponse à cette question.
Les oppositions ont jalonné notre histoire.
> Pour le meilleur, car source de réflexion intellectuelle, de discussion donc de progrès : le oui et le non, le vrai et le faux, l’inné et l’acquis, le corps et l’esprit, le masculin et le féminin, le chaud et le froid, le bien et le mal…
> Pour le pire, car source d’exclusion, de violence, de guerres, de massacres…
La démocratie se nourrit de ces oppositions :
> Pour le meilleur, quand elles sont à l’origine du progrès social.
> Pour le pire quand elles conduisent à la pauvreté, à la paralysie et à la désorganisation institutionnelle…
La réflexion, à ce niveau s’avère particulièrement d’actualité !!
D’où vient ce raisonnement binaire qui considère que si l’un a raison, l’autre a forcément tort ? Cette question a déjà été posée par les anciens, Grecs en particulier.
Oui et non sont-ils opposés ou complémentaires ?
La contradiction est-elle un signe de vérité ou un signe d’erreur ?
On trouve des éléments de réponse chez Aristote et Héraclite.
Pour Aristote: «il est impossible qu’une seule et même chose soit, et tout à la fois ne soit pas».
Héraclite nous dit que : «Tout ce qui est s’origine dans le mariage de l’harmonie et de la disharmonie…Joignez ce qui concorde et ce qui discorde… S’il n’y avait que discorde tout se désintègrerait. S’il n’y avait que concorde, il ne se passerait rien,.»
On trouve une position semblable chez Pascal : «La source de toutes les hérésies est de ne pas concevoir l’accord de deux vérités opposées».
C’est l’origine de ce qu’on appelle : le tiersinclus et le tiersexclu.
Le tiersexclu suppose l’existence d’une logique binaire. Il repose sur l’idée que seuls existent le Vrai et le Faux, le Plus et le Moins, etc. La position moyenne n’existe pas : le tiers est exclu. C’est ce type d’argument qui apparaît quand un orateur commence un discours par l’expression : « De deux choses l’une… ». Il enferme l’interlocuteur dans sa propre problématique en définissant le champ d’application de son discours. Il reste donc à accepter, ou à rejeter, ce postulat. Dans les relations de l’homme et de son économie, l’environnement (le tiers) a toujours été exclu.
Experts et politiciens sont en pleine immersion dans ce type d’argumentation !
Si le champ du tiers exclu peut paraître «évident» dans des cas simples et limités, ce qui est très rare, il n’en est pas du tout de même dès qu’on aborde la réalité complexe de l’être et des choses, domaine du tiers inclus.
Le tiers inclus exprime l’idée que deux états ou deux affirmations opposées ne sont pas forcément signe d’erreur mais signale deux aspects différents d’une même réalité dont l’apparence dépend du regard qu’on porte sur elle et du niveau d’observation où on se place : la face cachée est souvent volontairement ignorée !! Grâce au tiers inclus on peut relier des thèmes qui devraient apparemment s’exclure ou être antagonistes. C’est une toute autre façon d’aborder les grands problèmes d’actualité comme la dette, l’austérité, la croissance, l’énergie, le nucléaire, les gaz de schistes, la nanotechnologie, la consommation, les OGM, le développement durable…
Comme on ne peut pas tout calculer, tout connaître, tout prévoir, quelque chose nous échappera toujours, d’autant plus que rien n’est définitivement fixé mais évolutif.
Voilà de quoi développer le principe d’humilité dont beaucoup ont besoin !
Des exemples de tiers inclus sont innombrables ; cela va de la plaisanterie au très sérieux :
> R. Devos évoque un homme s’étonnant de trouver toujours deux bouts à son bâton, même après l’avoir coupé. Entre les deux bouts, il y a toujours un tiers, inclus !
> Dans les contes de fées ou les oxymores, on met ensemble des opposés : «obscure clarté », «silence assourdissant », «passer une nuit blanche », La Fontaine prétend que sa tortue « se hâte avec lenteur ». Les enfants, les poètes, acceptent cela sans aucun problème. Ils n’ont pas l’esprit sclérosé par la pensée binaire qui est une pensée d’exclusion.
> «La Chine face à l’Occident», par Régis Debray (Sud Ouest du 30 mars 2014): «Là où nous opposons de façon binaire bien et mal, les Chinois font du yin et du yang des opposés complémentaires.»
> Le principe d’identité comporte de l’hétérogénéité et de la pluralité dans son unité. Dans notre individualité, nous avons de nombreux visages suivant les situations de la vie. Pour Edgar Morin « le principe du tiers inclus signifie que l’on peut être Même et Autre.» et non bon ou mauvais, beau ou laid… !
> La physique quantique nous met devant la contradiction qu’un phénomène microphysique comme la particule, puisse être décrit comme une onde et comme un corpuscule, ces deux descriptions étant complémentaires tout en étant contradictoires.
> Avec le big-bang des forces de séparation, dispersion, annihilation se sont déchaînées et continuent leur œuvre. Simultanément sont apparues des forces d’attraction : forces nucléaires fortes, électromagnétiques, gravitationnelles. Ce ne fut pas l’exclusion des unes ou des autres mais un tiers inclus, dynamique, toujours précaire, issu des deux: l’Univers et, très très longtemps après, la Vie.
Dans les sociétés humaines nous observons la lutte entre le principe «rivalitaire» d’exclusion et le principe communautaire d’inclusion, la discorde et la concorde…
Pour E.Morin :« Le cosmos nous a fait à son image et nous portons en nous le déchaînement des forces de désintégration, de mort, de haine. Mais nous avons développé aussi la fraternité et l’amour, forces de reliance, ce qui nous place à la pointe de la lutte pathétique contre la séparation, la dispersion, la mort.»
Les politiques, les médias et les autres, devraient trouver là une source d’inspiration. L’humanisme n’est pas «Aristote-compatible » mais «Héraclite-compatible».
Que ce soit dans une analyse, un débat, une gestion donc une décision à prendre, il conviendrait de solliciter le pour et le contre : les sources officielles, mais aussi les acteurs contestataires, différents, minoritaires, en s’efforçant, non pas d’éliminer mais de réaliser «l’accord des deux vérités opposées» comme disait Pascal.
«Agir intelligemment dans les affaires humaines n’est possible que si l’on tente de comprendre les pensées, les motivations et les appréhensions de son adversaire» A.Einstein. Cité dans Mileva Maric, sa première épouse,«Einstein on Humanism»
L’Occident s’est appuyé sur les principes d’Aristote, l’exclusion a été privilégiée en allant en sens inverse de son évolution naturelle sur le terrain. En effet, depuis les temps les plus reculés, les populations «vivantes» se sont opposées mais aussi mélangées, hybridées, réalisant dans leur patrimoine génétique et culturel l’inclusion de tiers multiples différents dont la complémentarité a constitué l’identité «provisoire»actuelle.
Cette orientation contre nature a permis le développement de toutes ces plaies et hérésies que nous subissons: pollution physique, chimique, biologique, intellectuelle. Pensons au sectarisme, racisme, homophobie, violence, individualisme, guerres…..
Si on avait suivi Héraclite au lieu d’Aristote, chacune et chacun, dans tous les domaines de la vie: familial, social, professionnel, économique, politique, financier..aurait mis du ying dans son yang et du yang dans son yin et le sort du monde aurait été changé !

– par Georges Vallet

crédit photos: oveisinmyhair.blogspot.com

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5 commentaires

  • Je vois dans cet article une hymne à la tolérance et cela me semble essentiel. Pour revenir sur ce que dit Daniel Sango, gardons-nous de regarder les politiques comme des modèles de tolérance ! Selon un terme très employé en ces temps, il cherchent le clivage, la différenciation. Celui qui n’est pas avec moi est contre moi moi affirment-ils de façon péremptoire. Ce n’est pas parce que les partis se nomment : rassemblement, union, unité, qu’ils ne cherchent pas avant tout, à diviser.

  • « D’où vient ce raisonnement binaire qui considère que si l’un a raison, l’autre a forcément tort ?  »
    En fait on vit sous le règne des faux syllogismes de Socrate, qui disait  » les ânes sont mortels, Socrate est mortel, donc Socrate est un âne ! Je vous laisse découvrir la solution de cette bêtise. Mais cela s’applique en particulier dans les Codes régissant nos Lois. Le contrevenant à tort; je suis contrevenant donc j’ai tort. Et cette phrase est à la base nos matelas de Lois. Et pour rectifier ces faux syllogismes qui remplissent notre quotidien, cela demande toujours un petit effort de raisonnement et notre Justice, et Jurisprudence en sont garnis. Les notions de bijection, injection, surjection, ne sont jamais très bien assimilés. Et la logique du verbe est ben souvent incertaine

  • On peut appliquer cela à la situation française.
    Nos partis politiques principaux s’orientent aujoud’hui (et c’est fort logique) vers une politique analogue, plutôt centriste s’il fallait y mettre une étiquette (tiers inclus).
    Mais ils veulent à tout prix maintenir une image forte de différentiation (tiers exclus)
    Au contraire d’une Allemegne capable d’assumer une coalition de ces deux principaux partis.
    Quelle pitié de voir comment est commentée la nouvelle orientation de Hollande alors qu’elle devrait être accompagnée par tous (enfin, sauf les hurluberlus de la gauche gauche et du FN …)

  • M. Vallet,
    Merci pour ce bel exposé. Comme tous les autres d’ailleurs…

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