Analyse des résultats des européennes dans les Pyrénées-Atlantiques et le Sud-Ouest


EE2014 64Le scrutin européen est l’un des plus intéressants, potentiellement, car à 1 tour et proportionnel, même si la forte abstention et le caractère de défouloir de l’élection truquent quelque peu la visibilité des résultats.

Il n’en reste pas moins que le département des Pyrénées-Atlantiques est atypique dans son vote et qu’il est possible de faire parler ce scrutin.

a) Un département plutôt conforme à la tendance nationale

Atypique, mais tout de même conforme dans les grandes lignes à la tendance nationale : le FN est ainsi en Béarn le premier parti, même s’il convient d’expliquer les raisons ci-après. Conformément à la vague Bleue Marine française, les Pyrénées-Atlantiques placent régulièrement le FN à de très hauts scores, les listes de ce parti sont donc bien l’objet d’un message de la part de l’électorat.

Les foyers FN sont avant toute chose notables en Béarn, plus notamment dans l’arrondissement de Pau. Ils se concentrent autour de la plaine de Nay, de la route de Gan, d’Arthez et en Vic-Bilh.

Il est très malaisé, tant ces zones sont différentes, de trouver les raisons communes à ce vote, ce qui peut être dit néanmoins, c’est que l’électorat de ces villages est profondément imprégné par les thématiques nationales françaises, et qu’il vote désormais en conformité avec le reste de la France.

Le vote au Nord de Pau et autour d’Arthez, auquel il convient d’ajouter le foyer de Gan, s’explique, à mon sens, plus facilement par la civilisation pavillonnaire : les lieux sont depuis 20 ans le foyer d’un univers périurbain où se rassemblent les classes moyennes françaises qui ont fui les grandes métropoles. La débéarnisation y est à peu près totale, il ne reste rien de l’ancien monde paysan démocrate-chrétien, la « Bayrouie ».

Le cas du Vic-Bilh me semble plus distinct, même si le phénomène pavillonnaire y est puissant, du fait de la proximité de Pau, et que le renouvellement des populations s’y est également opéré. Reste que le Vic-Bilh est aussi un pays d’exploitations agricoles qui périclitent, pour lesquelles la PAC peut s’avérer aliénante. Le vote de contestation est sans conteste le FN, en l’absence de formation locale qui capterait ce mécontentement.

En Pays Basque, le FN perce notablement en Bas-Adour : c’est le même phénomène qu’en grande banlieue périurbaine paloise, sauf qu’ici c’est Bayonne. Le FN est très fort autour de Mouguerre et Urcuit, c’est là encore la banlieue résidentielle bayonnaise des gens qui ont fui les grandes villes françaises pour se barricader à la campagne, c’est le pays des trajets en bagnole quotidiens, des courses dans les malls commerciaux, le pays des haies et des lotissements, du « vivons cachés ». La sociologie politique introduite dans ces zones débasquisées est très étrangère à la tradition politique basque.

On pourrait affiner ces résultats : le FN fait de bons résultats en Basse-Soule au Nord de Mauléon, ainsi qu’en zone frontalière, à Hendaye ou Biriatou. Chaque fois, le signe d’une acculturation identitaire.

b) Un département de plus en plus bicéphale

Le fait le plus marquant est le décrochage des électorats basque et béarnais. Cela a toujours été le cas plus ou moins, le Béarn étant partagé entre la démocratie chrétienne et le socialisme, tandis que le Pays Basque, dans les grandes lignes, était conservateur, RPR de l’ancienne mode.

Le développement de foyers FN en Béarn est conforme à la tendance lourde de la contrée : celle d’une francisation des réflexes politiques, au sens où le Béarn, qui a longtemps possédé une sociologie politique propre, se cale de plus en plus sur les solutions nationales.

En Béarn, la démocratie chrétienne MoDem de la paysannerie traditionnelle survit dans les environs de Morlaàs, dans l’Entre-deux-Gaves, en Barétous. Le radicalisme socialisant, lui, reste fort dans les vallées, en Aspe et Ossau. C’est l’incarnation de microcosmes politiques qui n’ont pas été altérés par les modifications contemporaines et la « nationalisation » du corps électoral béarnais. Ce sont des zones qui, comme par hasard, pratiquent encore subrepticement le béarnais et ont conservé un fort sentiment d’appartenance locale, le FN étant alors, dans ce cadre, un parti foncièrement étranger.

Le constat est encore plus net chez les Basques : le vote « Vert » est important en Basse-Navarre et en Haute-Soule. Il est la traduction de l’importance de l’abertzalisme dans ces régions rurales, qui proposent un modèle alternatif de développement, face à la chambre de commerce de Pau, face à l’UE même, telle qu’elle se construit. Là où le paysan béarnais aliéné du Montanérès va voter FN, comme le reste des Français, l’agriculteur basque votera Bové, car il bénéficie depuis de longues années d’un mouvement ancré localement qui a opéré l’addition du sentiment basque et de la volonté des changements économiques et sociaux.

En somme, les résultats marquent le succès naissant de la stratégie basque depuis des décennies : parler d’économie, parler aux jeunes. C’est une vraie révolution locale qui voit les descendants des électeurs RPR passer à une alter-gauche européenne qui porte un projet local original. Et l’analyse des résultats commune par commune montre de notables percées autour de Saint-Palais, au royaume de Lur Berri. Le Labourd semble plus récalcitrant, encore que le Labourd intérieur place souvent Bové en 2ème ou 3ème place.

Le département des Pyrénées-Atlantiques est donc moribond : il ne se trouvera plus dans les années qui viennent une sociologie commune aux entités basque et béarnaise. Le Pays Basque français se plonge dans une expérience nouvelle, similaire à celle qu’a connue le Pays Basque espagnol, c’est un vrai laboratoire politique. Le Béarn, acculturé, achève sa mutation vers une francisation à peu près totale sur tous les plans, dont celui de la sociologie politique. Il n’est peut-être pas trop tard encore que j’en doute fortement.

c) Ailleurs dans le Sud-Ouest

La vallée de la Garonne, conformément à mon analyse de 2012, confirme largement son ancrage national et l’évaporation de toute sociologie politique locale. En Gironde, il faut s’enfoncer loin en Bazadais pour retrouver un vote de centre-gauche traditionnel.

Des villes moyennes en perte de vitesse montrent une vraie implantation du FN, souvent 2ème, voire 1er, devant la gauche : Tarbes, Lourdes, Saint-Gaudens, Pamiers, Carcassonne, Montauban, Agen, Albi, …

A rebours, les grandes villes poursuivent leur boboïsation : Bordeaux place l’UMP en tête, puis le PS et les Verts. Même tiercé à Toulouse. Il semble que Pau, malgré sa modestie démographique, est sur un même schéma avec le MoDem en tête.

On constate, tout comme au Pays Basque, dans des régions où la culture vernaculaire s’est mieux maintenue et où les structures économiques traditionnelles survivent, un vote classique UMP, avec des foyers verts naissants : Aveyron ou Cantal. Les Pyrénées-Orientales, elles, sont très divisées, entre une côte complètement FNisée et un intérieur où des foyers verts puissants émergent, qui marquent l’appartenance identitaire catalane.

Dans tous les cas, la clé d’interprétation que je propose, entre régions acculturées et régions à forte identité, me semble à chaque fois la bonne : là où l’identité locale a été éradiquée, le FN perce. Partout où le sentiment de la différence a pu subsister, une offre concurrente au FN engrange des points, souvent sur un modèle plus européen, qui somme toute est plus rationnel quand il s’agit d’obtenir des choses à Bruxelles.

L’impasse française du FN, car tel est mon avis, est avant tout le fruit de notre acculturation jacobine et de notre triste indifférenciation, de Dunkerque au Boulou.

 

– Par Vincent Poudampa

EE2014 FRANCE

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Comments

  1. Petrus says:

    Donc si je comprends bien, le paysan béarnais qui vote FN est « aliéné » tandis que son homologue basque qui vote « Bové » ne le serait pas ? C’est bien connu, l’Artois, la Picardie, la Normandie, la Lorraine, la Provence ou le Languedoc- Roussillon, n’ont aucune identité régionale (ou si faible) ! La seule chose qui soit juste dans cette analyse est que les régions à forte identité, (hors zone Langue d’Oïl/langue d’Oc/ franco-provençale, alémanique (Alsace/Moselle) et flamande) et reculées préfèrent voter soit pour des partis régionalistes (Est du Finistère, Ouest des Côtes d’Armor, Haute Corse), soit pour les Verts (Pays basque) que F.N. . Mais dans le fonds elles rejettent tout autant la casse sociale et économique provoquée par le mondialisme et craint autant la « normalisation » culturelle et idéologique que le reste de la France qui vote F.N.. Idéologiquement, les électeurs de Bové sont bien plus proches du F.N. que du P.S. de Valls, du Modem de Bayrou ou de l’UMP de Fillon. Même rejet de l’ultra-libéralisme, de l’oligarchie technocratique et de façon générale du « Système ».

  2. Une très fine analyse de monsieur Poudampa avec cette restriction que la ville d’Oloron, le phare du haut-béarn et de son piémont, ait été oubliée…

    Un biais très intéressant par la culture et la langue qui nous ravit en ces temps mondialisés. Et avec pour second biais le vote FN qui ne va, évidemment, pas de soi dans ce département qui se définit par sa forte identité et sa modération (radicale socialiste et centriste )

    « Le Béarn, acculturé, achève sa mutation vers une francisation à peu près totale sur tous les plans, dont celui de la sociologie politique. Il n’est peut-être pas trop tard encore que j’en doute fortement »

    Cela dit, sûrement par dépit amoureux, un discours pro basque parfois un peu court et pas forcement objectif .

    Pour cela revenons aux chiffres singulièrement en ce qui concerne deux votes particuliers censés être des marqueurs politiques et sociologiques déterminants.

    Oloron  Pau Bayonne
    

    PS 20,35 17,04 16,39
    front de gauche 13,49 6,62 7,3
    UDI 12,48 21,56 12,19
    UMP 14,95 15,1 18,64

    FN 15,17 14,58 15,24
    vert 10,66 11,81 12,37

    A l’évidence les différences sont infimes, singulièrement en ce qui concerne la sensibilité verte, qui dispose dans le Béarn d’un pays de cocagne pour se développer et d’un écho très réel . Kif kif pour la sensibilité brune qui fait ex æquo, heureusement très en retrait, par rapport aux moyennes.

    Cela dit je participe de son analyse sur les ravages du péri-urbain et de la civilisation pavillonnaire l’identification béarnaise vient évidemment de la langue qui se perd, sans doute, mais aussi de la profondeur pyrénéenne qui donne au Béarn un avantage certain sur le pays basque menacé d’apocalypse balnéaire .

    La profondeur pyrénéenne fait qu’ici, en Béarn, le temps dure plus longtemps et que les anciennes cultures resteront forcément également plus longtemps comme une référence, certainement pas comme un modèle à reproduire, dans un monde déboussolé..(CF en soi et sur soi du Béarn du 14/11/2013 par monsieur PYC).

    Cela dit toutes les analyses, plus traditionnelles, économiques sociologiques et migratoires doivent , naturellement ; compléter le tableau.

    Je me permets néanmoins d’inviter monsieur Poudampa,alias illuro@64, sur le présent site, à continuer les débats .. même depuis on grand nord girondin….

  3. Joël Braud says:

    Bravo pour cet article de réflexion.

    Les enseignements que l’on peut en tirer concernent la France et très peu l’Europe. Ce ne sont pas 24 députés issus d’un parti populiste français, sur 751 députés européens, qui vont changer le cours de l’Europe.

    Rappelons également qu’en mai 2012, le FN avait obtenu 6,5 millions de voix tandis qu’aux européennes il en a obtenu 5 millions.

    Le vote FN est davantage un vote de réaction qu’un vote de conviction. Il envoie certainement un message à l’adresse de la totalité de la classe politique française, un message de défiance. Et c’est sans doute là que se trouve le principal enseignement. La très forte abstention a une signification comparable.

    • JB: « Le vote FN est davantage un vote de réaction qu’un vote de conviction. Il envoie certainement un message à l’adresse de la totalité de la classe politique française, un message de défiance. Et c’est sans doute là que se trouve le principal enseignement. La très forte abstention a une signification comparable. »
      Oui, et en face d’eux, se trouve une classe politique UMPS formée à science-po-l’ENA incapable de pondre autre chose que du clientélisme et de la langue de bois à l’infini, alors qu’elle pourrait expliquer simplement que le « système actuel », malgré ses travers devant être corrigés, est largement préférable au « système FN ». A titre de comparaison, Merkel (certes critiquable sur bien des points) est physicienne de formation et sert moins de blabla à son bon peuple.
      Au niveau sociétal, il me semble quand même que l’explosion du nombre de femmes voilées, et notamment de jeunes femmes, est une des causes de la montée du FN. Personnellement, cela est incompatible avec ma conception de l’être humain.

      • Je vous invite à regarder (voire acheter pour quelques petits euros -3-) ce reportage de Jacques Krier, datant de 1967 (je l’ai vu à « images singulières », à Sète, voici peu). le lien est ici : http://www.ina.fr/video/CPF86630548/les-matinales-video.html

        C’est vraiment intéressant et donne une excellente image de cette époque (on est passé du « fichu » au « foulard », les femmes de 73 ans obligées de travailler, etc etc) et permet de constater, bien qu’elle soit inachevée, l’évolution sociale depuis plus de 40 ans.

  4. Emmanuel Pène says:

    « Le Béarn, acculturé, achève sa mutation vers une francisation à peu près totale sur tous les plans »

    Ne pas oublier que des régions à forte culture régionale, comme l’Alsace, votent très largement FN; de même, des régions complètement acculturées comme PARIS ne votent pas FN. Je ne pense donc pas qu’on peut poser en ces termes l’équation : vote FN = zone acculturée

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