La Lampedusa des chats

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Lampedusa des chats.

Ce n’est pas l’Avenir qui fait peur, mais ceux qui ont oublié le Passé qui a bâti leur présent, le nôtre, ce Passé qui instruit le Futur sans n’y rien comprendre, car le Présent se conjugue avec l’aisance des immédiats, miches de pain réduites en miettes. Tout le monde a faim.

Sans rapport direct avec ce dont je voudrais vous entretenir, ce préambule :

« Du côté de la porte Maillot, j’ai eu une autre déception : on avait démoli Luna -Park. C’est bien regrettable. Pourquoi s’acharne-t’on ainsi sur nos souvenirs à coups de pioche, à coups de canon, alors que nous n’en avons presque plus.

Tout a disparu ; les deux grandes tours blanches de l’entrée, du haut desquelles des hommes en redingote rouge sonnaient du cor de chasse, sous un croissant de lune fait de cent petites ampoules électriques, et accroché dans le ciel au moyen de je ne sais quel artifice. Et le waterchute, et le scénic-railway…Rien, il ne reste plus rien qu’un vaste terrain vague entouré d’une palissade.

J’ai eu la curiosité de regarder par un interstice ; j’ai pu apercevoir quelques marronniers, quelques peupliers défeuillés, des gravats en tas, des poutrelles déjà rouillées. Et seul, au centre de ce lieu désolé, se tenait un énorme nègre, tout nu, en position de combat… Cela m’a réjoui de le rencontrer là. Car, je l’avais remis tout de suite: c’était Jack Johnson, un champion du monde incontesté. On ne jurait que par lui dans mon enfance. Il y a eu aussi Bombardier,Wells et Joë Jeannette (de nos jours, les boxeurs n’ont plus jolis noms). Georges Carpentier n’est apparu que plus tard, si je ne m’abuse.

En quelle matière était Jack Johnson ? En métal ? En carton-pâte ? Je ne saurais le dire. Qu’importe. Mais pourquoi l’avons-nous abandonné là ? (…/…) »

Henri Calet, « les grandes largeurs » gallimard (1951) collection « l’imaginaire »

Vous me direz, des Luna-Park, depuis Calet, il en est ressorti de terre, redescendu des airs, tous axés sur la courbure et la rotondité des ondes. Un univers de play list. Pléthore de sensations, de rythmes cardiaques accélérés, de peurs exacerbées, de vomissements parfois, quand la fièvre des manèges est intense. Avec la même image : la liberté. Vis devant, go a head. Ce n’est pas l’Avenir qui fait peur, la peur est l’immédiat engagement du vivre dans la crainte du possible. Or le possible est aussi la richesse, la capacité de dépassement qui ré-ouvre les portes temporairement closes d’un temps, c’est un vent qui balaie les portes cochères des truqueurs, des prédateurs, des arrivistes. « Cesse de craindre et tu vivras ». Comme cette vérité simple fut instrumentalisée en son temps ! Pourtant, aujourd’hui, elle ressusciterait le Jack Johnson de Luna Park, les ouvriers de la confédération européenne. Sans oublier Lampedusa.

La Lampedusa des chats.

Ils sont jeunes, âgés, parfois en famille, 43000 en six mois en 2014, ils étaient 43000 en 2013, sur douze mois. 60000, jeunes, ont franchi cette année la frontière texane, malgré les murs, les surveillances, malgré tout ce qui s’est mis en place pour empêcher cela.

En quelle matière était Jack Johnson ? En métal ? En carton-pâte ? Je ne saurais le dire. Qu’importe. Mais pourquoi l’avons-nous abandonné là ?

En vérité, Jack Johnson est un chat. Ou plus exactement le nom de code migratoire que les félins utilisent pour trouver des lieux qui les acceptent, avec un laps de temps relativement court (celui de ne pas mourir de faim). J’en fais l’expérience, passionnante et difficile, depuis qu’installés à la campagne, dans un bourg juste moins moche que Soumoulou, je réapprends avec Chinette à chasser les limaces et à tondre l’herbe qui ne se fume pas. Quand le soir s’y prête, je m’installe dans un petit transat, et attends. L’aube et le crépuscule sont les moments privilégiés de la vie animale (dont j’exclus illico les limaces et, par collatéralité, les hérissons, ce qui est regrettable mais aucun n’a montré son nez ici, à 350 mètres d’altitude).

En aout 2013, nous avons trouvé une maisonnette à louer, avec trois chatons embarqués. Une semaine plus tard, la petite minette accoucha et se fit écraser la semaine suivante en traversant la route départementale. Elle laissait deux orphelins, deux minuscules boules toutes noires. Nourris et biberonnés, les chatons ont été sauvés et sont de super-minets désormais (attention, mesdames, qui fréquentez « la Marina »,tous les chats ne parlent pas la langue de Pessoa). De trois, donc, nous passâmes à quatre. Alentour, des maisons désertes, des chats un peu voire très sauvages, de ceux qui sentent la bonne gamelle à des centaines de mètres. Et qui s’approchent. Se rapprochent. Flairent et avancent . Qui sautent la clôture. Lampedusa des chats. Des chats qu’on effraie en claquant la main, en criant. Mais qui, la nuit venue, reviennent, poussés par la faim, par ce sentiment animal du comprendre, si d’autres congénères vivent ici en paix, peut-être pouvons-nous, nous, sauvageons, y vivre aussi ? Les conflits ne seront qu’au temps des amours, et les plus respectés y feront, comme toujours, leur descendance.

Ainsi toute une faune sans téléphone (la Jack Johnson line) s’agglutina autour de notre caseta, rencardant l’un selon l’humeur de l’autre, mais une seule minette à draguer dans ce Landerneau provincial. Chacun désirant traverser l’Atlantide avec la seule minette disponible. Et le temps des amours poussa ses voiles… Voici trois semaines, regardant par hasard le jardin par la fenêtre, je vis quatre petits minous la queue dressée vers le ciel jouant à côté de leur mère . La mienne est morte hier. Des minous d’une quinzaine ou trois semaines. Heureux et sautillants comme des lièvres à l’aube. Des petits rapatriés de la maison abandonnée d’à-côté. Les chattes ont les mêmes espoirs et volontés que les mères que nous aimons, et la Méditerranée est là pour l’attester. Quatre minous estampillés tigrés à rajouter, soit un cumul de neuf chats (4+5).

Et nous, Chinette et moi, nostalgiques des Luna-Park, incapables de tuer un animal, sauf la pêche aux canards. Tout le monde a faim. Tout le monde a envie de vivre. Tout le monde sautera les clôtures, un jour ou l’autre.

Lecteur, je comprends que mon histoire t’ennuie. Dans ce cas, reviens à la page d’accueil, car cette histoire n’est pas tout à fait terminée. En effet, au retour d’une réunion familiale (suite au décès de ma mère), nous avons découvert trois chatons, tout petits, dans un panier en osier. Trois mini minous dont un avait visiblement la « rage de vivre ». Quelqu’un, en loucedé, a dû nous les mettre dans le panier en osier du jardin (qui n’était plus à sa place), incapable lui-même de tuer ces miauleurs, mais digne des parvis d’église, qui laissent aux bonnes volontés le soin de sauver sinon l’âme, la vie. De ces trois mini-chats nous en sauverons deux. Comme les negritos, avec des biberons. Et plein d’amour.

Tu me diras. Tu me diras aussi pourquoi de petits cons balancent les chats sur des murs, par amusement. Tu me diras je ne vois pas le rapport entre les migrants et vos chats. Tu me diras ce que tu voudras. Jack Jonhson te répondra.

par AK Pô

15 06 14

 
 
 
 
 

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