la ligne bleue de mes charentaises

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Nous qui avions en tête de quitter la région, puis le pays, et enfin le continent, vîmes notre départ précipité par une bande d’esquimaux glacés surgis d’un vieux cinéma de quartier qui se mit à nos trousses pour des raisons aussi absconses que revendicatives, des motifs que la discorde armait de propos vindicatifs et de menaces fiscales ubuesques. La bouche de Leila, qui jusque là prodiguait des baisers et des mots doux, fut considérée par ces sectateurs comme un aspirateur auquel ils feraient avaler la poussière de nouvelles étoiles, étoiles tombées d’un ciel sombre qui se répandraient dans les grandes métropoles et interdiraient toute initiative locale à plus de cinq kilomètres au-delà des panneaux signalétiques indiquant la dénomination de ladite cité. Ainsi construirait-on en proche banlieue des grands stades, des ponts pour franchir le fleuve (Garonne), une nouvelle ligne de métro, aux dépens d’autres bourgades plus éloignées maintenues dans un arrière plan plié en quatre, et dont la seule joie se situerait en ce jeu très prisé, ancestral dit-on, consistant à se combattre en joutes verbales, dans un langage vernaculaire fleuri, accompagné par des guitares et des coups de poing, joyeux tumulte des crève la faim cambrousards.

Le problème qui se posait à nous était principalement l’obtention d’un visa nous permettant de franchir la première frontière administrative, sachant que les esquimaux qui tenaient tous les postes de la fonction publique gèleraient nos demandes jusqu’à la mise en place de nouvelles nomenclatures, du renouvellement des tampons encreurs et des enveloppes et papiers à en-tête, ainsi que des logos apposés sur les véhicules et les panneaux 4X3 qui bordent les routes, y compris la mise en place de nouvelles bornes kilométriques. Tout ce cinéma pour quitter le quartier, me souffla Leila, à l’heure où l’on parle d’Europe, de son aspect tristement dé-unifié, voilà t-y pas que nous découpons en parts inégales ce pays en tentant de tous côtés de réunir les blocs identitaires selon leurs connivences, leurs us et coutumes, leurs accointances géographiques et sociales, à un tel point que ces régions pourraient, à terme, devenir autonomes, voire réclamer leur indépendance, à l’instar de l’Ecosse, de la Catalogne, du Pays Basque, pour qu’au final celles-ci se renferment sur elles-mêmes et ne jouissent que de leurs égoïsmes pleins de redondance, et pour d’autres, un regain d’oubli et d’abandon. Qu’en penses-tu, Léo ?

Tu sais, Leila, quel que soit le redécoupage et la trame des tissus, les problèmes subsisteront. Tout sera recentré sur les métropoles régionales, où demeure l’attractivité principale d’une région, et ce au détriment des villes de moindre importance. Mais cela existe depuis lurette. De même subsisteront les petites baronnies plus enclines que jamais à se serrer les coudes, à garder leur petit monopole, leur fratrie, leur réseau convenablement établi selon des critères extrêmement pointus, hommes et femmes qui, par le truchement joyeux et musical de leurs joutes verbales, à force d’user le fauteuil crapaud et le canapé en peau de buffle landais (importé au départ pour brouter la jussie), tenteront la grande expérience du maroquin et du stylo Mont Blanc, qui ratifie les lois en hommage aux esquimaux, tels ces icebergs à la dérive qui masquent sous leur majesté des abîmes de mépris. Heureux élus que nous serons fiers de savoir natifs de notre petit pays perdu, que nous verrons à la télévision chaparder quelques oranges de temps imaginaire, pas celui qui coule d’un mauvais sang dans l’impatience de nos révoltes, alors qu’écrasés sous les autoroutes de la désinformation nous courons après ce passeport insensé qu’est la clarté des étoiles, des bouches versées vers le baiser langoureux et la parole tendre, Leila, embrasse-moi, je tremble comme un idiot, que je suis.

Léo, soyons objectifs : demandons un visa pour la Lune, sinon nous aurons tintin.

Tu es folle, Leila, c’est ici que réside le plus merveilleux des exils : dans le vent de ta chevelure, l’äpreté des cîmes, la logistique des vallées. Ici notre liberté n’a de limites que celles que nos forces physiques ne peuvent franchir, mais quand s’arrête la marche un autre pays s’ouvre, avec ses engouements si imaginaires qu’ils en forment la géographie concrète, celles de l’amitié et des échanges, de la solidarité probante. (lu dans une revue du BTP : Hautes Pyrénées, 20 000 m3 de terre végétale (issues d’un chantier) ont été ainsi acheminées en 3 semaines depuis Tarbes jusqu’à Luz Saint Sauveur et Soulom, pour revégétaliser les prairies qui avaient été recouvertes de galets lors des inondations.). Ici, nous pouvons guider le voyageur, lui indiquer le parcours, la halte, les petits bonheurs ; en bref tout ce qui demeure et constitue notre vie quotidienne. Pas besoin de chercher ailleurs, nous sommes là et y vivons. N’est-ce pas l’essentiel, Leila ?

Tu sais, Léo, je ne vois aucun inconvénient à ce que les agents du fisc, les géomètres et les huissiers de justice soient tous basés à 500 kilomètres de mon petit logis. Surtout s’ils viennent à cheval, en voiture ou en calèche. La diligence étant passée dans un autre module langagier.

Mais, soudain, j’y pense : pourquoi la France ne serait-elle pas qu’une des régions de l’Europe ?

Parce que 28 régions européennes, c’est trop compliqué, gros bétâ !

AK Pô

19 07 14

IMGP3025 IMGP3031 IMGP3137

 

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