Tant que les guerres vivront en paix…


Installés sur la terrasse, nous avions passé l’après-midi à écouter distraitement le roulis des vagues battre les rochers et ce ne fut qu’au soir que le bruit de la ville remonta la colline, musique étrange et exotique. Les sirènes du port, les klaxons, l’intense circulation s’entremêlaient dans le chaos urbain, alors que situés à une dizaine de kilomètres nous respirions encore les embruns et le parfum des herbes sauvages qui poussent sur la lande. L’air était tiède, mais le soleil se couche ici dans des draps bien frais. Yasmina me proposa un thé vert brûlant, que je bus à petites lampées pendant qu’elle préparait le repas du mouton mijoté avec quelques légumes.
Le cabanon où nous logions était un rectangle de sept mètres par cinq, assez spacieux pour y aménager une chambre, une salle d’eau (le puits était proche et muni d’une pompe à bras efficace) et une petite cuisine rudimentaires. La terrasse en caillebotis avait privilégié notre choix : nous pouvions y voir une grande partie de la masse bleutée de la mer, et un promontoire naturel obérait la vue sur la ville, située en contrebas de la côte escarpée, dont seules les cimes des immeubles périphériques dépassaient. Selon le sens du vent, les sons variaient. Ce soir-là, ceux de la ville proéminaient. Le ciel était d’un bleu profond, le vent maritime ayant poussé les nuages vers les contreforts désertiques qui forment la frontière naturelle de ce pays.
C’est au moment de passer à table que nous entendîmes les premières déflagrations, puis vîmes s’élever d’épaisses colonnes de fumée noires au-dessus de la ville. La musique devînt cacophonique : les sirènes submergèrent la frénésie des klaxons, des roulements de mitrailleuses, des borborygmes de chars, des sifflements d’avions, des vibratos de lance-roquettes, toute une orchestration de mort s’abattit sur la ville. Les maisons s’effondraient, les ambulances hurlaient, les gens tombaient, morts, blessés, mutilés. C’était la guerre et son parfum de haine qui soudain rayonnait sur la cité assiégée. Nous regardions ce lamentable spectacle debout, agrippés à la rambarde en bois, nos mains crispées serrées l’une dans l’autre. Avec le soir, les lueurs se faisaient plus fantasmatiques que jamais, et les bruits, car depuis des heures cela ne ressemblait plus à de la musique, fracassaient l’air d’échos sanguinolents, des cris aigus de femmes et d’enfants paniqués vrillaient nos tympans entre deux rafales de vent. Nous regardions, impuissants, et pleurions en silence pendant que déferlait la haine et que coulait le sang.
Me revînt en mémoire ce texte de Bertold Brecht, « l’accouchement de la grande Babylone ».

« Quand l’heure de ses couches fut venue, elle se retira au plus secret de ses appartements et s’entoura de médecins et de devins. On se mit à chuchoter. Des hommes importants pénétrèrent dans la maison avec des mines sérieuses et en ressortirent avec des mines soucieuses qui avaient blêmi. Et le prix du fard blanc doubla dans les magasins de produits de beauté. Dans les rues, le peuple se rassemblait et se tenait là du matin jusqu’au soir, le ventre vide.
La première chose qu’on entendit fut le bruit d’un énorme pet qui retentit dans la charpente, suivi d’un énorme cri : « Paix ! », après quoi la puanteur s’accrut.
Immédiatement après, le sang jaillit en un mince filet aqueux. Et alors vint une interminable série d’autres bruits, tous plus effrayants l’un que l’autre.
La grande Babylone vomit et l’on crut entendre : « Liberté ! », elle toussa et l’on crut entendre ; « Justice ! ». Elle vessa une nouvelle fois et l’on crut entendre : « Prospérité ! ». Et, enveloppé dans un drap de lit ensanglanté, fut apporté sur le balcon et montré au peuple au son des cloches un moutard qui piaillait : c’était la Guerre.
Et ses pères étaient un millier. » (*)

C’était une guerre de cent ans que Yasmina et moi observions de notre promontoire, une guerre qui n’en finirait pas de déchirer les peuples. Il y aurait des martyrs qui raviveraient la foi des combattants, des victimes innocentes nourrissant malgré elles la haine de l’autre, des assassinats engendrés par la force des armes et le pouvoir des ombres. Mais d’humanité, de partage, de savoir-vivre, d’égalité et de liberté, nous savons bien nous savons bien, nous savons bien qu’à force de nous frotter à tous ces événements terrifiants nous finirons la peau sur les os, et jusqu’aux os rougie la peau, rougie de honte et de sang noir. Jusqu’à cette pluie toute aussi noire dont parle Ibuse dans son roman éponyme qui tombera sur notre devenir pour l’achever une bonne fois pour toutes, pour éteindre ces fois soi-disant religieuses…

 » Au-dessus du trou, on entendait passer la mitrailleuse. Elle griffait là tout autour avec ses ongles de fer. On entendait le déclic de ses grandes pattes, puis ce tressaillement de tout son corps, quand elle se secouait puis elle sautait comme un oiseau, grattait son corps métallique, puis la terre fumait sous ses griffes. »(*)

Installés sur la terrasse, nous avions passé l’après-midi à écouter distraitement le roulis des vagues battre les rochers…

par AK Pô

25 07 2014

(*) Bertold Brecht, « Histoires inédites », éditeur l’Arche, 1967
(*) Jean Giono, « le grand troupeau », éd. Folio (Gallimardelaguerre)
IMGP3168

Comments

  1. Helene Lafon says:

    Excellent est un mot faible pour dire ce que l’on ressent à la lecture de ce très beau texte.
    L’absence de commentaire démontre la gêne, le désarroi peut-être, qui habite les Européens. Ils ont eu, eux aussi, leur guerre de 100 ans. D’ennemi(s) en ennemi(s), Il leur a fallu cinq siècles pour ne sortir, on l’espère définitivement. Mais, dans le reste du monde, où est le « plus jamais la guerre », « plus jamais ça » ?

    • Et si nous regardions chère Hélène le côté plein de la bouteile sans d’ ailleurs que celà n’enlève rien au texte inspiré de notre poète officiel.
      Il semble que le monde n’ait jamais été moins violent que dans la dernière décennie. C’est sans doute notre sensibilité à la violence qui elle est exacerbée. Une bonne nouvelle sauf quand notre aversion à la violence verse dans le misérabilisme, la peur de l’autre et la compassion médiatique,.
      Sans même parler des pompes laïques et des larmoyantes célébrations

      Lire http://www.regardcritique.ulaval.ca/?id=511&print=1&no_cache=1&L=

      Ou ceci http://www.cles.com/enquetes/article/le-monde-est-moins-violent

      Ebidemment c’est très ennuyeux car il est prévu que les excès de l’économie de marché nous conduisent à des conflits massifs et de plus en plus fréquents. On se perd donc en conjectures.

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