Un ou Zéro : Big Data ou les enjeux d’une mémoire éternelle que nous avons déjà perdue (2)

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bigstock-Big-data-concept-in-word-tag-c-49922318Dans les années 60-70 quand les « ordinateurs », ces grosses machines qui nécessitaient des salles climatisées et des ingénieurs pour les faire fonctionner, ont commencé à envahir les sièges sociaux des grandes entreprises, tous les systèmes étaient centralisés. Aucune intelligence dans le terminal de l’utilisateur et tout le savoir et le pouvoir concentrés dans de grosses unités centrales que les patrons présentaient fièrement à leurs visiteurs, comme le témoignage de leur toute puissance. Des programmeurs développaient des applications sur mesure qui étaient ensuite exécutées à distance par des écrans captifs, simples lucarnes ouvertes sur le calculateur central qui les contrôlait.

Avec l’arrivée massive des PC, l’informatique subit une première grande révolution, celle de l’informatique répartie ou distribuée. « L’intelligence » n’était plus concentrée dans les mains de Big Blue et de ses grosses machines, mais était au contraire diffusée auprès de chaque utilisateur à qui la propriété de ses données était rendue, avec ses logiciels et son petit disque dur bien à lui. Le triomphe de l’individu sur le monde Orwellien des gros systèmes. On se souvient du combat du David de l’époque, Bill Gates contre le monstrueux Goliath qu’était devenu IBM et de tous les arguments qu’il développait pour défendre avec succès tous les bénéfices de l’accès à l’informatique pour tous. La suite démontra qu’il avait entièrement raison, jusqu’à l’arrivée massive de l’Internet et le développement des appareils mobiles, ces infatigables machines à fabriquer et à lire des images.

Car la technologie qui continuait sa progression sur un mode exponentiel suivant plus ou moins la loi de Moore (à savoir, un doublement de la puissance des micro-processeurs tous les 18 mois) n’allait pas tarder à faire voler en éclat ces beaux modèles vertueux. La progression des grands réseaux rendue possible par la généralisation de l’Internet, le développement des liaisons « à large bande » comme la fibre optique, allaient anéantir le concept d’intelligence répartie et remettre en vigueur la centralisation des données et des logiciels, plus économique et plus efficace à maintenir. Pour faire fonctionner un « smartphone » ou une tablette, inutile de l’encombrer avec trop de programmes ou de données que ses capacités tout de même limitées à la fois par sa taille et par son coût, ne lui permettent plus de contenir. Mieux encore, la systématisation de l’ Internet et son utilisation toujours plus massive allait permettre de récolter des niveaux toujours plus élevés d’archives et d’informations toujours plus personnelles dont la profusion allait nécessiter la construction de mega-centres de stockage, joliment offerts sous la forme de nuages plaisants au-dessus de nos têtes, le « Cloud ».

Un grand retour en arrière en forme de bond en avant, à ceci près que la concentration de l’information dans une mémoire éternelle et universelle a échappé à ceux qui la produisent et qui l’entreposaient autrefois dans leurs salles climatisées, pour venir s’accumuler progressivement sur les disques des grands acteurs du net et des sociétés spécialisées généralement américaines dont l’éternel IBM. Ce qui accroît le trafic d’autant, tout en augmentant simultanément la vulnérabilité de nos données confidentielles et la valeur du nombre très limité d’acteurs qui les détiennent et peuvent les exploiter, y compris à des fins peu compatibles avec les règles de la libre concurrence. Tandis que les « hackers »  russes et tous les bandits du Net s’en donnent à cœur joie, éternel combat entre le sabre et l’armure. 1.2 milliards de codes et de mots de passe encore volés récemment.

Comment réagissons-nous en France ? Par une incroyable passivité. Et en Allemagne ? Par une prise de conscience aiguë qui est passée par une crise diplomatique américano-germanique sans précédent suite à l’affaire de la NSA, par une levée de boucliers contre les intrusions de Google dans la vie privée des citoyens allemands filmés à leur insu par Google Earth et par le renforcement en cours de dispositions législatives visant à renforcer sérieusement la confidentialité de la vie privée et des données personnelles. Une affaire d’ Etat et une prise de conscience de l’opinion.  Je m’amusais récemment de lire au bas d’un email venant d’ Allemagne la mention suivante : « avec une adresse email proposée par T-online, vos données personnelles seront protégées et stockées en toute sécurité en Allemagne ». Chez nous, nous avons la CNIL et son aréopage de Sénateurs, conseillers à la Cour des Comptes ou à la Cour de Cassation, nommés par les Présidents de Chambre ou en tant que « personnalités qualifiées » dont ce n’est pas leur faire insulte que de redouter qu’ils ne soient pas tous des geeks très pointus. Une plaisanterie, dont il ne sort rien ou pas grand-chose, sinon des obligations administratives visant la « protection des données personnelles » dont l’essentiel concerne les excès de la vidéosurveillance, alors que les enjeux du Big-Data peuvent être considérés désormais comme relevant  de la Défense Nationale, comme les Américains, les Chinois et les Allemands l’ont compris depuis longtemps. Mais c’est certes plus facile à dire qu’à traduire en action à l’échelon strictement franco-français.

(à suivre)

Un ou Zero 

  1. Un ou Zero : révolution numérique ou crime contre l’humanité ?
  2. Un ou Zero : ou les enjeux d’une mémoire éternelle que nous avons déjà perdue
  3. Un ou Zero : de l’intelligence en boîte
  4. Un ou Zero : les rêves fous de l’homme qui s’appelait Page
  5. Un ou Zero : et nous alors ?

 

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