Un ou Zero : et nous alors ? (5)


fin-monde-laas-bearnComme j’ai essayé de le montrer de manière sans doute un peu approximative , nous n’en avons pas fini avec la révolution numérique. Nous n’en sommes probablement même qu’à ses débuts. On peut s’en lamenter en se tordant les mains, pleurer sur le bon vieux temps, écraser le smartphone de son ado sous un talon vengeur, attendre le Big One qui détruira la Californie ou rester au lit avec un bon livre. Les commentaires lus ici ou là montrent que les positions des uns et des autres sont irréductibles. Le paradoxe c’est qu’elles s’expriment toutes grâce à l’ Internet que ceux qui tentent de restés accrochés à un monde qui n’existera plus à supposer d’ailleurs qu’il ait jamais existé, vouent pourtant aux gémonies. Ou bien essayer de tirer les quelques conséquences possibles de ce qui se passe autour de nous afin de ne pas se laisser décrocher.

La toute première il me semble est que, s’il est parfaitement inutile de tenter de s’y opposer ou d’en ralentir le cours, il faut cependant en identifier les conséquences . La plus préoccupante étant clairement, l’accélération de la mondialisation qu’elle favorise en déplaçant des flux économiques considérables, ce qui a un effet destructif et sans retour sur nos emplois. Si elle n’en est pas la seule responsable elle y contribue en raccourcissant les distances, en simplifiant les process les plus complexes et en rendant l’information accessible partout et par tous, ce qui tend à une réduction permanente des prix et donc des marges des entreprises et  à mettre en évidence les écarts de compétitivité.

Premier retard à combler, notre indécrottable nullité en anglais, la langue désormais mondiale, que celà nous plaise ou pas. Rien de technologique là-dedans, mais il est tout de même invraisemblable de constater la différence du niveau d’anglais ente deux jeunes du même âge en France, en Allemagne au Benelux en Italie ou dans les pays scandinaves. Inutile de s’étendre sur l’aversion incapacitante et ridicule de nos élites à l’anglais au prétexte de la défense de notre langue qui est certes celle de Voltaire et de Montesquieu mais qui n’est hélas pas celle de la science et du commerce du 21ème siècle. Ni même de la diplomatie et de moins en moins celle des Jeux Olympiques. Comment peut-on espérer rester aujourd’hui dans le peloton de tête des nations avancées sans combler au plus vite ce retard ? L’anglais doit donc être une première langue obligatoire pour tous ou mieux être promue deuxième langue nationale. Et son enseignement doit être d’urgence revisité au profit de son utilisation véhiculaire et orale.

Ce qu’il faut ensuite garder en tête, c’est l’incroyable vitesse de renouvellement des grands leaders de ces nouvelles industries. Ainsi que la compétition extrême à laquelle ils se livrent entre eux. Google contre Microsoft pour le Cloud, Google contre Facebook dans les réseaux sociaux. Google contre Amazon désormais pour les ventes en ligne. Ces affrontements se traduisent par un rajeunissement et une concentration permanente du secteur à grands renforts d’acquisitions de start-ups innovantes souvent largement surpayées et dont on entend plus parler ensuite. En réalité ces géants ont des pieds d’argile et leur vitesse de croissance n’a d’égale que leur vulnérabilité face  à de nouveaux entrants, plus mobiles, plus innovants et plus iconoclastes encore. Car en grandissant, ces sociétés perdent le leadership créatif et la vista de leurs créateurs et sombrent dans la gestion bureaucratique et les contraintes financières des méga structures. Comme on le voit aujourd’hui avec le recul de Microsoft sous les assauts de Google. Même s’il ne faut pas exclure qu’il soit nécessaire de démanteler un jour l’ultime prédateur du secteur devenu incontrôlable, comme les américains le firent à juste titre avec la Bell Company. Mais pas de panique, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel.

Ensuite, beaucoup des avancées prévues dans le secteur des NBIC relèvent davantage des effets d’annonce fondés sur quelques expériences de laboratoire dont il n’est pas toujours assuré qu’elles pourront effectivement déboucher sur des innovations concrètes. Elles sont souvent motivées par les besoins de financement de  start-ups toujours avides de capitaux frais et grandes vendeuses de rêves. Il importe néanmoins d’identifier dans ces domaines nos secteurs de compétence et d’y investir, ce qui suppose une capacité d’investissement disponible mais aussi et surtout une vision sélective qui soit comparable à celle des quelques dizaines de grands leaders dont nous avons parlé qui ont une vision globale du secteur depuis leurs observatoires californiens. Pas vraiment celle que l’on peut avoir depuis Bercy quand on ne parle pas anglais et qu’on a « fait l’ENA » plutôt que Stanford ou le MIT. Précisons qu’en France l’X forme hélas plutôt des financiers pour le London Stock Exchange qui est un gros consommateur de beaux cerveaux français nourris au bon grain. D’où la nécessité de renforcer nos capacités d’intelligence économique sur place et d’y implanter des observatoires publics permanents en liaison avec nos universités et nos grandes écoles.

Il faut aussi être réaliste et pragmatique : « if you cańt beat them, join them » nous disent abruptement les américains. Si vous ne pouvez pas les battre rejoignez les. Pourquoi ne pas créer des passerelles avec les français qui développent des start-ups en Californie, qui en connaissent « l’ écosystème » (…) et peinent parfois à y recruter. Ne peut-on imaginer des structures relais en France en forme de back-office (désolé, mais ça sonne mieux qu’arrière boutique) qui disposeraient  d’exemptions sociales ou fiscales leur permettant de travailler de manière plus compétitive avec des start-ups françaises en Californie . Ou des modes de financement permettant à de jeunes entrepreneurs français partis là-bas de disposer de moyens supplémentaires . Un pacte de compétitivité qui cette fois aurait  du sens et nous rmettrait peut-être un jour d’être dans le bon wagon.

Enfin, si ces grosses machines innovantes parviennent à pomper nos revenus en les détournant à leur profit, nous restons maîtres de nos tuyaux et devons donc nous donner les moyens d’ intercepter au moins une partie des flux qu’ils convoient. D’une part pour rétablir les termes d’une compétition équilibrée et d’autre part parce qu’il est hors de question que ces sociétés qui tirent leurs revenus d’une économie virtuelle autant que réelle, puissent échapper à l’impôt en profitant de leur virtualité. Un sujet complexe et urgent qui passe par une réforme de notre fiscalité et une adaptation de la réglementation européenne. Profitons-en une fois pour toutes pour abandonner l’espoir d’imposer à tous les européens notre système fiscal kafkaïen qui est à la fois le moins efficace et le plus cher.

Maîtrise des tuyaux et des réseaux, donc de l’utilisateur ultime. Je me suis souvent interrogé sur le caractère qui me parait éminemment stratégique des réseaux de télécommunication tant filaires ou optiques qu’hertziens. S’il y a bien un domaine où l’Etat doit garder la main, c’est celui-là, tant pour assurer l’égalité d’accès des citoyens à ces technologies que pour en contrôler l’usage ou éventuellement en fermer l’accès. La privatisation de France Telecom devenu  Orange sans séparation claire entre son activité d’exploitation et ses réseaux lourdement endettés est sans doute une bonne chose du point de vue des consommateurs, mais peut-être l’ est-elle beaucoup moins pour notre avenir et notre sécurité nationale.

Un sujet très sensible bien sûr et qui ouvre d’autres débats. Faut-il par exemple « re »-nationaliser tous les réseaux ou suffit-il de n’en concéder que la réalisation et l’usage limité dans le temps ? Sommes-nous davantage menacés par la bombe nucléaire pakistanaise que par la concentration des Big-Datas ?  Pouvons nous laisser des serveurs tenus par des organisations malfaisantes ou terroristes pénétrer sans contrainte nos réseaux au nom d’une utopique universalité du web ? Que faire pour protéger l’emploi chez nous lorsque nos entreprises sont soumises à une pression compétitive fondée exclusivement sur l’exploitation de niches fiscales ou de pratiques compétitives  illégales chez nous.

Comme on le voit, les questions sont plus nombreuses que les réponses et ne sauraient se limiter à la sphère économique. La révolution numérique est culturelle, sociale et aussi inter-générationnelle comme beaucoup d’autres auparavant. Peut-on en mesurer les bienfaits ou les ravages sur une échelle du bonheur, comme certains ici s’obstinent à le faire à l’aune de leurs propres convictions ? Il suffit de demander à un enfant s’il serait plus heureux s’il n’avait pas de smartphone, de SMS ou de Playstation et qu’on lui offrait à la place de jolis cubes en bois ou même une boîte de Meccano pour avoir la réponse.

Alors Un ou Zero ? Agir ou subir ?  Avancer confiants ou désespérer de l’homme ? A chacun de décider . Moi j’ ai choisi le Un. Ça nous rapproche de l’infini.

The End
(car cette histoire n’aura pas de fin)

Un ou Zero 

  1. Un ou Zero : révolution numérique ou crime contre l’humanité ?
  2. Un ou Zero : ou les enjeux d’une mémoire éternelle que nous avons déjà perdue
  3. Un ou Zero : de l’intelligence en boîte
  4. Un ou Zero : les rêves fous de l’homme qui s’appelait Page
  5. Un ou Zero : et nous alors ?
À propos Oscar

Il suffit de passer le pont...

Comments

  1. « Maîtrise des tuyaux et des réseaux, donc de l’utilisateur ultime.. »

    Tiens, tiens , ça commence à bouger http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/08/25/97002-20140825FILWWW00324-arte-prone-la-resistance-contre-google.php

  2. Vallet georges says:

    A la lecture du texte, on constate que l’évolution des esprits est aussi en «progression»; je m’en réjouis; mais c’est bien plus lent que pour le numérique!

    Sur plus d’une centaine de lignes, 5 ou 6 seulement évoquent autre chose que l’économie!!!!!!
    Manifestement, le culturel, le social et le générationnel ne représentent encore, chez certain, que 5 à 6% d’un «bonheur» possible ou non!

    «Peut-on en mesurer les bienfaits ou les ravages sur une échelle du bonheur…….»

    Des obstacles s’opposent à la mesure envisagée de situer les effets de la révolution numérique sur une échelle du bonheur.

    Il faudrait pouvoir, avant, définir le bonheur!
    Il faudrait savoir si le bonheur est une quantité comme en économie, donc mesurable, ou une qualité comme dans le culturel, et non mesurable!.
    Le bonheur peut-il être collectif ou est-il individuel, momentané ou durable?

    «Il suffit de demander à un enfant s’il serait plus heureux s’il n’avait pas de smartphone, de SMS ou de Playstation et qu’on lui offrait à la place de jolis cubes en bois ou même une boîte de Meccano pour avoir la réponse.»

    Absolument pas, il y a là, encore, à remettre en place la valeur des mots.

    «J’ai connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux»Jules Renard.

    Dans le cas de l’enfant, il est peu probable qu’il soit capable, comme beaucoup d’adultes, de faire la différence entre bonheur, être heureux et avoir du plaisir, ce qui n’est pas la même chose dans le fonctionnement du cerveau des émotions, dans le temps et dans le ressenti. L’enfant manifestera ou pas, du plaisir.

    Il convient de hiérarchiser les réflexes, les émotions, les sentiments, le bien être.

    Pour moi le bonheur est individuel, c’est une homéostasie physiologique, une plénitude culturelle, durable, un «bien être» perpétuel, donc impossible, du fait même de l’évolution des êtres et des choses.

    Le «bien être» est le ressenti de la fusion des «sentiments» plus ou moins durables qui résultent eux-mêmes de la synthèse de toutes les« émotions» reçues par le biais de nos organes des sens.

    Le «plaisir» est une émotion passagère résultant de la satisfaction de besoins ou motivations passagères dont la répétition peut donner l’impression d’être heureux momentanément.

    Il est intéressant, à ce sujet, de relire: «Joie et tristesse, le cerveau des émotions» d’Antonio R.Damasio. Odile Jacob.

    Pardonnez-moi de m’éloigner autant de l’essentiel: l’économie, les déficits, les avantages du numérique!

    • l'ours du bois says:

      pour certain, le bonheur, c’est toujours pour demain,
      pour d’autres, c’était hier!!!!

      il est dommage de constater (j’ai mes petits enfants a la maison….) que les vaches donnent du lait en boite carré, que les poissons ont un œil dans le coin, et que nos minitels étaient en noir et blanc,
      quand a l’écriture a la plume…. d’oie ( en visitant l’histoire) il en sont encore sur …. leur séant.
      zero -un, ça sa marche
      les valeurs ont changées

      • larouture says:

        Une mauvaise plume
        <>

        • l'ours du bois says:

          la plume « sergent Major » ne sert pas qu’au militaire pour signer leur rapports

        • larouture says:

          Bon désolé. Un problème de copier coller ou de balise.
          La série d’articles m’a intéressé et la plume est excellente.
          J’ai cru un moment que les articles allaient faire la promo du film « Lucy ». J’ai également pensé à Simon Nora. Sa prospective était plus optimiste.
          Le passage sur les jouets m’interpelle. Je le considère comme une digression. Sans doute pour conclure sur un clivage. En plus (toutes) les valeurs ne vont pas toutes changer.

          « Une mauvaise plume :
          Papa, ma plume ne vaut rien !
          – Voyons ma petite mignonne !…
          Mais cette plume écrit très bien !
          – Moi je ne la trouve pas bonne.
          Les becs sont écartés.
          Elle fait des pâtés.
          – Sais-tu pourquoi, chérie ?
          – Dis-le moi, papa, je t’en prie.
          – C’est que les paresseux
          Ne trouvent pas d’outils assez bien faits pour eux. »
          http://www.lagruere.info/?une-mauvaise-plume

  3. et qui, parmi le personnel politique français, pas obligatoirement de premier plan, semble le plus capable d' »accompagner » notre Nation dans la mondialisation croissante -entrainée entre autre par la révolution numérique- ?

  4. Merci Oscar. Un grand souffle d’air frais. A noter que l’importance à accorder au contrôle des réseaux est un sujet sûrement de tout premier plan. Qui contrôle le réseau contrôle toute cette grande nébuleuse… Les gouvernements russes et chinois l’ont compris. Si le gouvernement français voulait contrôler internet sur le territoire, du jour au lendemain, le pourrait-il et à un moindre frais ?

    • Sujet d’actualité auquel le Point consacre son numéro de la semaine sous l’angle du renseignement numérique. Il semble que la prise de conscience progresse et que des moyens importants soient mobilisés tant chez les militaires qu’à la DGSI sur ces questions.

  5. Bravo pour cette belle « série numérique ».

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