Se alquila el primer piso


Installé à une petite table, dans la pénombre de ce café tout en profondeur, il lisait le journal. La lumière intense de la place ne pénétrait pas au-delà du comptoir, et le bruit de la circulation dense ne semblait en rien déranger sa lecture. Les nouvelles du monde captaient au travers du journal toute l’attraction de ses mirettes. Sur la table, un genre de guéridon en bois massif et défraîchi, son chapeau démodé trônait, accompagnant en une discussion d’un autre temps un verre de cognac ventru et bon marché. Cependant, à y regarder de plus près, le visage de l’homme masquait une autre identité : il épiait, observait les clients du café et, certainement, les jolies femmes qui passaient devant la terrasse. D’épaisses lunettes rondes en fausse écaille cerclaient ses yeux, et les veinules striant le blanc de son oeil donnaient à son regard un air de poisson rouge égaré au grand air d’un midi tropical inondé par la soif.

A quoi ressemblait-il, dans ce clair obscur du bistrot, sinon à un de ces oubliés du progrès, vêtu d’un gilet de flanelle sombre tirant ses deux pointes vers une paire de chaussures jadis élégantes, un pantalon élimé comme le col de la chemise, blanche, fragile et évanescente, vêtements dont il était l’âme parfaite et non le mannequin, car l’homme était fin, le cheveu bien taillé ; il possédait cette corpulence des gens qui ont tout perdu, sauf leur indéfectible art de vivre, qui écrivent leur histoire du début jusqu’à la fin, sans reniement ni renonciation. Il aurait été inconvenant de lui donner un âge, car il en avait déjà de pleines provisions pour affronter sa mort.

Martha me dit : » Léo, si nous étions à Lisbonne, je parierais que nous sommes en présence du vrai Pessoa , chuquant son quinzième verre d’alcool au Brazileiro avant d’aller errer dans la ville magique, avant de finir ivre mort sur un banc et d’enfin devenir immortel transformé en une statue de bronze, face à des snobs qui viennent là boire un verre parce que Pessoa , cet immense poète portugais, y puisait la source tragique de ses écrits… »

– » Nous sommes à Bilbao, Martha, mais des Pessoa, il y en a autant ici qu’à Lisbonne. Des Nadie. Ce sont les gagnants des mauvaises loteries du sort, de ceux qui se réveillent au musée du Prado un jour de début mai, une petite tache blanche à côté de la pupille, les bras dressés dans leur chemise blanche, face aux fusils, et dont les larmes remplissent aujourd’hui les barriques de Moscatel au nom d’un peintre mort à Bordeaux.

L’homme s’appelle Fernando. Il était tailleur pour dames à Barcelone, au milieu du XXème siècle. C’est le garçon de café qui nous l’apprend indirectement. « Comment trouves-tu les bilboates, cet an-ci ? « l’interpelle-t-il.

« -comme toujours, belles et grasses, comme les guerres perdues. »

Martha me glisse à l’oreille : « je comprends maintenant pourquoi, comme il n’y a plus de place pour les pauvres, tous ceux qui errent, les pauvres hères, se réfugient dans les cafés littéraires. Personne n’écoute la vie des autres mais tous espèrent devenir quelqu’un. C’est le règne des Alguièn sur la mort des hidalgos. » Pourtant, Bilbao ne donne pas ce sentiment de mensonge que Paris offre aux touristes, mais dès que l’on s’écarte du centre urbain, on tombe dans ces bistrots étroits et profonds, dans cet urbanisme sordide de toutes les banlieues d’Europe.

Fernando, à sa table, nous adresse un large sourire. Le soleil de l’après-midi caresse ses vieilles chaussures. Nous devons l’amuser. Où est l’amusement de l’homme, quelle en est la musique, le son, la partition, l’envol ? Qui peut encore croire à l’ombre fraîche du bonheur ? Vêtu de ses habits d’ange fluet, Fernando sort du café, passe à la lumière après avoir inspecté journal et passants. Il traverse le Nervion, enchaîne quelques ruelles et grimpe la colline par le funiculaire du monte Artxenda , d’où il contemplera la ville assise à ses pieds. Comme Pessoa, place des ducs d’Alcantara, à Lisbonne.

Pendant que le soir tombe sur les hommes.

AK Pô 040914

pour les images (en plus d’Alpy voir : http://lepetitkarougeillustre.com/

Comments

  1. Helene Lafon says:

    Ce texte est très beau, trop beau même, comme l’écrit Eric Gildard. Ce texte est émouvant… et tous ceux qui aiment l’Espagne qu’elle soit Basque, Catalane ou Andalouse retrouvent ici tout ce qu’ils aiment de l’Espagne (si le terme n’était pas si galvaudé, j’ajouterai, profonde).
    Et la prochaine fois que j’irai à Hossegor, j’irai au Café de Paris, voir si l’âme de la forêt landaise y a élu domicile ! Une forêt que j’aime tant et qui a été si longtemps décriée par ceux du nord, peut-être pas de l’Adour mais certainement de la Gironde !

  2. Gildard Eric says:

    Ce texte est trop beau… j’écris presque chaque jour « Du Café de Paris… » à Hossegor…. J’y retrouve certains accents… Avec votre autorisations je vais le faire connaitre à mes Amis !!!

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