ils allumèrent des feux pour éteindre les étoiles

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Ils allumèrent des feux pour éteindre les étoiles. De la plaine, étonnés, nous regardions monter ces colonnes de fumée sur la crête des collines, ne sachant que penser. L’air était frais, ce qui expliquait, dit Louis, la propagation des fumées à l’horizontale dès qu’elles atteignaient un certain niveau dans l’air, quand le froid rencontre le chaud. C’est ainsi que cheminait jadis l’idée du bonheur, rajouta-t-il avec un maigre sourire. Puis il se tut. La masse nuageuse, d’un noir épais, envahissait le ciel, rognant de minute en minute le bleu intense de cet océan céleste. Louis avait une femme qui était une magnifique œuvre à la fois littéraire et picturale, bourrée de clichés et de cartes postales qui offraient à ce couple toutes les péripéties, toutes les périphéries d’une vie commune heureuse (bien que de nombreuses pages aient été, avec le temps, froissées ou carrément déchirées. Mais aucune parole, aucun écrit n’avait subi les affres du temps : le bonheur se lisait sur leurs rides).
Ils allumèrent des feux, avec du gas-oil et des pneus, toute sorte de pneus, même des pneus de vélos. Le ciel s’encrait de noir, et nous les regardions, incrédules, effarés, commençant avec peine à penser, sans comprendre pourquoi nous nous mettions à réfléchir quant à ce qui se passait là-haut, sur la colline, et ici maintenant, au-dessus de nos têtes. Personne ne parlait, sauf Louis, qui appela sa femme : « Louisa, viens donc, il se passe quelque chose de bizarre ! ». Personne ne parlait, personne ne bougeait. Louisa arriva, une bêche à la main et le foulard noué autour du cou, pour que les cheveux ne gênent pas ses gestes potagers. A son tour, elle leva les yeux vers la colline, vers le ciel. La masse nuageuse, tant il n’était plus question de fumée de par l’intensité, charriait de minuscules poussières charbonneuses, différentes en tout point des cendres volcaniques et autres rejets fulgurants issus des cratères en éruption. C’étaient des pulvérulences de haine et de barbarie. Ainsi Louisa s’exprima-t-elle en ces mots.
Ils allumèrent des feux pour éteindre nos victoires. Ainsi la plaine peu à peu vit naître ici et là d’étranges feux de saint Elme, des feux Grégeois, des flammes de Napalm et, comme personne ne bougeait, que tous tétanisés par la peur soudaine de ce qui arrivait n’osaient exprimer la colère et le courage de lutter contre ces flammes encore éteignables, les premières chaumières se mirent à brûler, les étables, les cabanes au fond du jardin, les poulaillers. Le bonheur ne savait pas se battre contre l’adversité. De ces vies parcourues en longeant des canaux laborieux, de ces vies naviguant sur des fleuves tranquilles, le bonheur n’était désormais pas plus gros qu’une goutte de pluie, incapable d’éteindre l’incendie qui menaçait le village, la province, et les étoiles. Louis serra fortement la main de Louisa. Le labeur avait légué à ces deux amoureux des mains caleuses, mais ils sentaient au travers de cette peau dure le sang de l’autre battre comme une caresse sur la peau d’un jeune enfant qui refuse de s’endormir tant que l’histoire n’est pas finie. Qui en réclame une autre, car la précédente l’empêcherait de dormir. L’heure où Louis se fâche et dit à ses enfants, muets, aux gens du village apeurés :
« Ils ont allumé des feux pour éteindre les étoiles. Le bonheur n’est pas plus gros qu’une goutte d’eau et pour éteindre l’incendie toutes nos larmes n’y suffiront pas. Mais à cette barbarie aveugle nous pouvons faire rendre gorge. Dans la nuit qui nous enveloppe à présent nous conservons nos yeux. Fermons les paupières et accueillons ces vainqueurs avec tout l’enthousiasme des vaincus. Disons-leur « vous êtes forts, vous êtes beaux, vous êtes puissants, ô, si puissants, que notre bonheur passé n’est pas plus épais qu’une goutte d’eau, qu’une larme de plaisir. Et ce disant, donnez-leur la preuve de votre asservissement. Profitez de la pénombre pour faire glisser jusqu’à leurs lèvres une goutte de ce qui fut vous-même, mais ne l’est pas tout à fait : augmentez-la de cyanure . »
Alors, tous ceux qui étaient là se mirent à rire aux larmes. Et Louisa embrassa Louis. Le bonheur est une bête étrange
-par Ak Pô
24 10 2014
Ptcq

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4 commentaires

  • C.B. Christian BELLO

    de la fontaine de jouvence coule des larmes d’expériences et les apprentis sorciers les ont commercialisés…….

    • C.B. Christian BELLO

      Après lecture : ERRE ATOME : ….coulent….commercialisées…
      Je peux dormir tranquille, personne ne demandera la suite ou l’excuse car je n’ai aucun atout (aussi petit soit-il votre serviteur valet tient à coeur tout ce qui ne tient pas à carreau son chien dans un jeu de quilles pendant la partie de tarot). Belle&douce nuit.

      • Il y en a qui s’ennuient ferme, la nuit, au fond des bois… A quatre, une bonne belote, c’est pas mal non plus. (Ou alors le message est hyper-subliminal).

        • C.B. Christian BELLO

          de cette fontaine pas très claire m’inhalant mon nez promené dans un bain de senteurs des bois que seules les rixes anti-romaines arrivaient à sublimer le druide dans ses visions panoramiques aux jeux olympiques, j’arrête là!! j’ai la gaule!

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