Liège: une ville, un esprit

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Dans le brouhaha des conversations il est des mots qui chantent. Mayonnaise. A première vue, Léo trouva cela étrange, qu’un mot aussi banal puisse tinter à l’oreille, et tout en mastiquant ses boulets agrémentés de frites, il entama une réflexion qui aboutirait sans aucun doute à un constat amer, amer comme cette bière, une Duvel, qu’il avalait à petites gorgées pour faire passer l’ensemble de ce qui est ci-dessus décrit, installé dans cette brasserie proche de la gare des Guillemins, à Liège.

Il eut cette vive et désolante impression que la Belgique, wallonne, s’était soudain arrêtée. Un genre de flash mob intellectuel et sociétal. Rien ne bougeait, tout se dégradait. La pensée unique se répandait dans toutes les ruelles, les avenues, les quartiers ouvriers. L’esprit belge était devenu un monument monolithique contre lequel pissaient les chiens, aboyaient les hommes, une canette à la main. Une forme d’apitoiement et de fatalisme face à laquelle s’opposait un discours prétentieux et stérile, une façon d’être à la fois méprisante et hautaine, mais tout aussi misérable dans la détermination de la ville à survivre.

Quand il sortit de la brasserie, le ciel ressemblait au sol : gris pavage. Il longea la rue du Paradis, traversa la fête foraine d’automne sur le boulevard, envahie par la foule, abruti par le bruit plutôt que la musique que chaque baraque foraine avait mixé à fond pour contrecarrer celle du voisin, vacarme d’où s’échappait parfois le mot mayonnaise et comme la fête se déroulait sur environ trois cents mètres, entre poussettes, gamins, familles et ados cheminant dans un long corridor humide aux parois clignotantes et aux LED de couleurs vives, Léo, perdu dans cette perspective grouillante de nains et de tire-laines, trouva refuge dans la queue d’un stand réputé vendant des lakemans, gaufres fourrées de sirop de Liège, avant de découvrir, sous la statue de Charlemagne, une échappatoire vers les quais de la Meuse, parfaitement déserts en ce début novembre.

Un vent tendre et frais balayait les quais. De petits bateaux à moteur dansaient sur l’eau frissonnante, et le contraste offert entre la fête foraine, ses manèges, ses stands, ses échoppes et ses friteries scintillantes, et le calme voluptueux du fleuve, raviva les idées de Léo. Nous ne vivions plus dans un monde que nous avions construit, dont nos parents avaient instruit les bases puis enseigné les manières de les utiliser pour ériger de nouveaux mondes, les méthodes qui régiraient les plus simples et plausibles formes qu’une société pose en idéal : liberté, égalité, fraternité. Nous avions passivement muté dans un monde où tout nous était étranger : l’homme androïde, robotisé, la réalité, virtuelle, la globalisation, impalpable, les nuages (ces clouds qui sont semblables aux clowns barbares en vogue actuellement), le forfait (la forfaiture), la pensée unique instillée par les médias, l’interactivité connectée mais complètement irréelle, l’égotisme, la frénésie des modes, des pensées fabriquées, des abrutissements permanents, baraques foraines, lakemans, manèges tourneboulants, nous avions libéré ce que nous redoutions le plus, ouvert la boîte de Pandore, sous couvert d’un monde moderne, mathématique et scientifique. Avec désormais entre les mains de jolis objets magiques (tablettes, Ipodpad,GPS…), un seul mot d’ordre : démerde-toi avec tes jouets. Obéis, fais ce que l’on te dit de faire, laboure, pêche, travaille, construis, consomme, et crève. Mais ne crève pas avant d’avoir nourri ce qui te tue et t’affame, ce qui te vampirise quotidiennement.

Léo regagna la gare des Guillemins, dans ce zist gris qui séparait le ciel des pavés, sachant pertinemment qu’il était lui-même  une forme d’apitoiement et de fatalisme face à laquelle s’opposait un discours prétentieux et stérile, une façon d’être à la fois méprisante et hautaine, mais tout aussi misérable dans la détermination de la ville à survivre.

Par AK Pô

09/11/2014

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