Pierre Bourdieu, le bal des célibataires ou l'inconscient du Béarn.

 BourdieuEn cette veille Toussaint de l’année 2000 monsieur PYC a su vaincre sa timidité.

Il a appelé son presque voisin le très prestigieux Pierre Bourdieu qui , une fois encore, est revenu au pays. Comme il l’a déjà fait sans arriver à finaliser, il l’a appelé dans sa maison familiale dans ce très beau bourg béarnais de Lasseube à moins de 20 kilomètres d’Oloron .

Comme PYC a quelques entrées dans l’administration locale il est passé par le maire du village, un ami d’enfance de Pierre, pour connaître son numéro de téléphone et plaider sa cause.

En effet le grand intellectuel béarnais, mondialement reconnu comme un phare des sciences sociales, est réputé pour son caractère rugueux comme on dit au rugby et n’accepte pas d’être importuné plus particulièrement dans ces terres béarnaises et natales où il se réfugie si souvent. Et dont il a fait une somme sociologique particulièrement pénétrante qui reprend beaucoup de ses travaux sur le célibat en Béarn sous le titre évocateur du « bal des célibataires » paru au seuil au mois de mars de la présente année du siècle nouveau.

Et frapper directement à sa porte eût été inconcevable.

Cette année encore une fois, à Lasseube et dans le piémont béarnais, en cette fin d’octobre somptueuse les températures dépassent les 30 degrés. Soit les plus chaudes du pays. Cela a valu à Lasseube un reportage dans le journal de TF1 de 13 heures de Jean-pierre Pernaut. On y a vu les musiciens et les danseurs du village évoluer sur la place. Avec les Pyrénées illuminées de soleil qui se découplent en arrière-plan.

Que ce soit également le village de Pierre Bourdieu, on ne sait pourquoi, a semblé échapper à la sagacité des reporters de la chaîne de la maison Bouygues..

En fait la rencontre avec Pierre Bourdieu a eu lieu dans l’arrière salle d’un des deniers bistrots du village chez Massaly. Une guinguette qui a pour particularité de faire, aussi, boucherie charcuterie et, comme tous les bistrots campagnards, d’être un point focal de la localité. Presque au même titre que l’église ou la mairie.

Un haut lieu de sociabilité et d’échanges réels et symbolique, ouvert, autrefois au moins, aux plus fortunés et aux seuls habitants du bourg .Une sociabilité complexe encore que très ordonnée à laquelle il est beaucoup fait référence dans l’ouvrage de Pierre. En fait sa moelle substantifique au travers de l’image à la fois si banale et si émouvante du bal. Du bal campagnard dans les circonstances de l’espèce Même si son propos fait beaucoup références aux années d’après guerre celles de son enfance et de sa toute première jeunesse où il était, parmi d’autres, un enfant de ce village reculé.

Un temps de jeunesse (Pierre est né en 1930) en fait à compter des années cinquante et des trente glorieuses où les règles excessivement anciennes et ces jeux subtils ont commencé de se diluer voire à se déliter. Même si, sans l’exprimer, à ce que nous avons cru comprendre il suggère fortement qu’elles continuent à surdéterminer une certaine manière béarnaise et singulière d’être au monde. Une manière également partagée, mais seulement pour partie, dans le sur-monde pyrénéen d’une part, du sur-monde occitan d’autre part.

Dans ce contexte Bourdieu est, néanmoins, ce qu’il n’aime pas qu’on lui rappelle , une sorte de bourgeois, fils du receveur des postes, et un rien étranger puisque lui est né à Denguin dans la plaine alluviale de Pau. Un autre pays que cette incise un peu perdue et néanmoins très prospère (vignes, élevage, maïs) qui joint par un chemin détourné Pau à Oloron au cœur du vignoble béarnais.

En fait la voie la plus directe ; mais que contourne et isole largement la RN 134. Une vallée et un gros bourg exemplaire du Béarn rural et piémontais tout à la fois très cossu voire florissant au moins dans son centre bourg mais très ramassé sur une certaine sociologie. Une sociologie que d’aucuns pourraient qualifier, sans doute pas de manière infondée, d’archaïque en tout cas de très originale. Même si à travers de cet archaïsme c’est toute l’histoire si singulière du Béarn à laquelle il est fait référence… au moins depuis le commencement des temps modernes. Autant que de sociologie c’est d’ethnographie voire d’anthropologie historique dont il est ici question. Toutes ces disciplines complexes avec leur vocabulaire souvent abscons dans lesquelles notre petit Béarnais périphérique nage avec une volupté non dissimulée… à la limite du pédantisme jargonneux.

Alors Pyc c’est vous.

En fait les gens te connaissent un peu ici. Quand tu passes seul en vélo en dehors des troupeaux de cyclistes palois en tenues bariolées qui font le tour depuis Gan et reviennent par Laroin. On m’a même dit qu’un moment tu voulais acheter une maison… une des plus belles et des plus anciennes du village sous évaluée à cause de l’isolement du pays.

Comment savez-vous cela ?

Tu habites depuis presque 40 ans en Béarn donc tu connais les Béarnais timides, « biaiseux » discrets et très curieux..

Permettez de m’étonner qu’un phare de la pensée mondiale en sociologie et en ethnographie historique se laisse aller à de tels stéréotypes un rien rebattus. Vous dont le métier ultime, si j’ai bien tout compris, est de déterminer la construction des dits stéréotypes pour, le cas échéant, les déconstruire notamment par une approche politique. Dans tous les cas de les stigmatiser après les avoir méticuleusement analysés en tant que violence symbolique. Que ce soit en Kabylie ou au fond du Béarn ou auprès de la supposée intelligentsia parisienne… A l’école des hautes études en sciences sociales ou au collège de France.

Pierre Yves, analyser les stéréotypes ce n’est pas les déconstruire : c’est montrer non pas comment on les a construits mais comment ils se sont construits. Même si je suis engagé à gauche c’est ce qui me différencie des marxistes si importants dans la scène intellectuelle et à la génération à laquelle j’appartiens.

Et puis tu vois, ici on n’est pas à Paris. Pas même à Pau ou à Oloron. Encore qu’ici, à équidistance des deux villes, on est plus tourné vers la sous-préfecture haut-béarnaise que vers la capitale provinciale dans laquelle j’ai fait mes études secondaires. Dans laquelle j’ai fait le lycée comme disent les jeunes. Une ville très agreste très pénétrée par la monde et par l’imaginaire agricole. Même si, par ailleurs, elle comporte et a comporté de grandes fortunes industrielles développées dans les textiles. Et même si l’émigration espagnole, et maintenant portugaise, en a profondément modifié les équilibres. Encore que la très grande force, l’inertie de la sociologie béarnaise les a complètement amalgamés. Qu’on s’appelle Fanlo, Galarzaa, Soares ou Suarez, Dieste, Bordenave, Laclau, Lacrampe, Uthurry ou Lucbéreilh ne change pas grand chose à l’affaire ni mêmes aux bulletins glissés dans les urnes.

Pour en revenir à Oloron, et si incroyable que cela paraisse aujourd’hui, tu veux dire la ville où seuls les plus fortunés des habitants de Lasseube avaient le privilège de se rendre au marché pour y commercer et y faire « le monsieur ». s’emmoussouriser si je me rappelle bien l’expression francisée par mimétisme au Béarnais. Et où certains, notamment les célibataires des hameaux les plus reculés, ne sont jamais allés tout au long de leur existence. Bloqués voire protégés dans leurs campagnes perdues d’où, très rarement, ils s’accordaient le simple privilège de rendre au bourg. Oloron et même le bourg ce n’était pas leur monde.

Eh oui Même pour les bals qui auraient pu leur permettre comme ailleurs, comme partout de trouver âmes sœurs ils restaient dans leurs petits quartiers parsemés de bistrots aujourd’hui disparus sans même se rendre au bourg principal et où des musiciens itinérants permettaient d’exécuter quelques pas de danses un peu plus élaborés. Et puis le mariage c’est une affaire sérieuse qui engage la famille beaucoup plus que les individus

Alors Oloron…

A la limite il était plus facile ce qui faisait d’ailleurs beaucoup de partir définitivement pour les Amériques et fonder une famille avec une « payse » amenée d’ici ou rencontrée là bas. Éventuellement une Basquaise dure à la tâche…  Surtout j’ai bien noté que de 1836 à 1954 le bourg n’a jamais dépassé 25 % de la population du village. Une situation très différente de celle d’aujourd’hui.

C’est cela .Tu as à peu près compris. Tu as même su décortiquer mes statistiques faites à l’époque tout à la main.

De toute manière les mariages ou plutôt les unions de lignages étaient surdéterminées par des stratégies matrimoniales d’une immense complexité. Les bals servaient juste de lieu d’amusements et non pas comme ailleurs d’éclosion pour les futures gynécées. Les filles plus dégourdies trouvaient toujours le biais de danser entre elles ou d’inviter, par charité plus que par moquerie, pour une seule danse, un célibataire qui exagérait sa maladresse et dont tout le monde savait qu’il était immariable. Immariable car cadet évidemment. Ou trop pauvre ou trop riche pour convenir à une héritière… dont la lignée, la maison, la valeur ultime, aurait risqué de déchoir voire, à l’inverse, d’avoir à rembourser la dot si l’union venait à se défaire.

Ou alors pas assez pauvre pour s’abstraire de la classe paysanne souvent propriétaire en Béarn et s’amalgamer au prolétariat voire au petit peuple urbain. Et si j’ai bien compris la condition de domestique qui était aussi celle des cadets ne permettait pas de se marier.

Il semble que tu aies bien lu mes propos.

Des propos complexes surreprésentés en chiffres et en graphique dont tu nous fais bien comprendre qu’il s’agit de science dure. Avec des appendices et des index dont il est difficile de se dépêtrer et de voir à quels propos ils font référence.

Un peu comme si tu voulais bien nous persuader de la distance avec ton sujet. Même si, au détour de beaucoup de phrases, on ne manque pas de ressentir et de te surprendre dans une empathie presque douloureuse mais toujours bienveillante avec le sujet que tu traites.

Peut-être je ne sais pas. Si tu le dis…

C’est aussi sans doute car les enquêtes très serrées, précises et circonstanciées, qui ont étayé mes propos ont été conduites avec l’aide très précieuse de mon père qui m’a évidemment beaucoup aidé à dépasser cette retenue et cette timidité qui chez nous, plus qu’ailleurs, empêche la parole de se libérer.

Sans doute aussi parce que, comme tu le notes avec précision, les hommes interrogés sont des sujets âgés avec une conversation conduite beaucoup en Béarnais.

A ce propos il est difficile de ne pas remarquer que les célibataires dont tu parles sont tous des hommes. Mais comme les gendarmes si je compte bien les célibataires évoluent par couple. De fait par couples non constitués.

Oui je comprends ce que tu veux dire. Mais c’est peut-être qu’à mes yeux et à celles de mon père, le célibat des femmes m’est apparu, pour des raisons que j’ignore, moins scandaleux moins anormal… ou que nous entrions plus spontanément en résonance avec celui des hommes.

Avec toutes ces tantes ou toutes ces marraines qu’on trouvait autrefois dans les maisons et qui faisaient partie de meubles et qu’on imaginait très difficilement mariées.

Ou alors parce qu’à l’époque de ta jeunesse dans les premières années 60 comme tu le dis d’ailleurs explicitement le système se délitait rapidement. Avec des emplois pour les femmes dans les bureaux ou les ateliers ou la possibilité d’épouser un facteur ou un agent EDF. Et que les hommes moins débrouillards moins perdants dans le système ancien avaient beaucoup plus de difficulté à se sortir du dit système.

En fait si je vous suis bien tout le particularisme béarnais, sa douceur et sa violence ; peut s’analyser au travers du système complexe de la dot dont tu expliques le calcul très précis à partir de la valeur de la propriété. Avec un système néanmoins pour sous doter les cadets. Et naturellement une possibilité pour les femmes d’être héritière de la propriété pour autant qu’il n’existe aucun mâle puîné. Pas de lois salique en l’espèce une loi opportune inventée par la monarchie française.

Je te vois venir ; rien d’extraordinaire à cela c’est le système de la noblesse française d’ancien régime voire par exemple aujourd’hui celle dans beaucoup d’états de l’Inde.

  • sauf qu’il s’agit d’une société dont les terres qui ne peuvent beaucoup s’agrandir car les pasteurs de la montagne ont des droits imprescriptibles sur les terres agricoles. L’histoire béarnaise se lit, aussi, beaucoup dans ses oppositions montagne et plat pays.
  • sauf qu’il s’agit d’une société plutôt friche avec un faible dénivelé social.
  • sauf que le prestige attaché à une famille à un lignage peut ne pas exactement s’analyser en termes de richesse ou de revenu. D’autant que dans les siècles antérieurs très peu de monnaies circulaient.
  • sauf que le chef de famille avait toujours la faculté de déshériter l’aîné pas assez docile ou pas assez capable… voire de choisir en tordant le droit son favori le cas échéant en ne retenant pas outre mesure dehors les cadets qui ne restaient pas à la maison comme domestique.
  • sauf que le système dérogeait au droit ambiant même après la révolution par la survie d’un droit purement autonome.
  • même si un par système de contrat devant notaire très bien organisé et très officiel tout cela était parfaitement légalisé… le Béarn est un pays particulier mais très légaliste qui sans trop forcer fait entrer son droit original dans le droit républicain.

Monsieur PYC qui tout savez et semblez avoir une opinion sur tout je vais demander, de retour à Paris pour vous, une chaire au collège de France.

Mon cher Pierre je crois remarquer là comme un soupçon d’ironie.

Pour la chaire je suggère néanmoins l’inconscient du Béarn de Francis Jammes à Pierre Bourdieu.

Sauf Pierre-Yves que là tu touches une corde sensible. Si j’ai bien voulu te rencontrer c’est que j’avais lu le joli sujet de 1 924 d’un tien homonyme sur Francis Jammes  ou l’inconscient du Béarn (1) : A mon époque, dans les petites écoles comme au lycée, les poésies du poète orthézien étaient autant étudiées et apprises par cœur que celle de Jean de la Fontaine.

Et moi je reste très pénétré de ce lyrisme rural doux aux humbles et aux animaux. D’où affleure une très puissante sensualité qui beaucoup emporte.

Je ne vous voyais pas du tout ainsi .Il est vrai que vous êtes tout deux issus de la bourgeoisiale béarnaise et rurale. Pour être franc je pensais que Jammes pour toi avait quelque chose de ringard.

Et non pas du tout. Moi je suis un fils du peuple, mon père s’est élevé grâce à l’élitisme républicain. Jammes fait partie d’une tout autre tradition celle des Béarnais voyageurs frottés de mangues de littérature et de cannelle et qui ont fait fortune outre-mer.

Celle des Supervielle des Lautréamont ou de Saint-John-perse …

C’est tout à fait cela….

Est-ce à dire que vous pensez, au fonds, que le lyrisme et la poésie ne sont pas moins utiles à décrire un pays et les hommes qui l’habitent que les moyens de la sociologie et des sciences humaines ?

Si tu le dis…

 PYC, Oloron le 23/11/2014

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