Une série pour (scaphandrier de) l'Avent

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Nous étions à l’approche de noël. Le mot HIVER allait être coché sur le calendrier de l’année en cours des pompiers, de la Banque Postale (à jeter dans les quinze jours, pour cause de changement d’année) ; alignés en rang d’oignons sur le canapé en tissu aux motifs fleuris, nous regardions la télévision en noir et blanc, nous, les trois garçons de la famille, pendant que le père observait par la fenêtre du séjour le ciel floconneux de ce dimanche soir. Nous ne savions pas, Henri l’aîné, Pierre le cadet et moi, Jean le petit dernier, qu’un siècle plus tard nous verrions en couleurs la météo présentée par Evelyne Dhéliat, nous contentant alors d’un feuilleton dans lequel une jeunette roulait en Solex dans la France profonde pour sauver, en tant qu’infirmière, ce beau pays de la corruption, du vice et du meurtre. Janique Aimée.
Si nous avions, mes frères et moi, les yeux rivés sur la télévision, le père, quant à lui, droit, épaules carrées, vêtu comme toujours de son costume trois pièces gris à fines rayures beiges, nous tournant le dos , immobile, ne semblait respirer que par la fumée qui sortait avec une régularité de machine à vapeur de sa bouche. La cendre tombait sur le parquet, et une fois le mégot consumé jusqu’au filtre , d’un geste lent de son bras droit il le portait sous ses yeux, l’écrasant ensuite dans un petit cendrier, rapporté en souvenir de Murano, verre brisé de sa jeunesse à lui. Je surpris son geste quand Janique tomba en panne de mélange, et que son Solex dut être positionné en mode « vélo ». Mes frangins eurent un rire moqueur : «  quelle gourde ! » et ils se mirent à rire. Le geste de mon père, lié à son absence de mouvement, son hiératisme, et le fait que presque instantanément il rallumât une autre cigarette, me surprirent. Mon père pleurait. Il nous tournait le dos. Dehors, la nuit bourlinguait ses flocons, ses tempêtes australes, son froid glacial et cet homme, comme tous les hommes dont les yeux percent le miroir des reflets, réfléchissait sur sa vie.
Il avait dans son dos une brochette de crétins, jeunes encore,-8, 11 et 13 ans-, qui feraient de longues études, finiraient Majors de leur école, suivraient le cours généreux d’une vie de méandres et de relations assassines, iraient peut-être jusqu’à faire voter des lois ou les défaire, vogueraient sur des vagues Nazaréennes et se sentiraient comme le Nazaréen de Betlhéem crucifié électoralement par les prosélytes de l’ordre nouveau, des minots qui, quoi qu’ils deviennent, regarderaient la météo d’Evelyne Dhéliat leur annoncer qu’il est trop tard pour pédaler en arrière, mais que dans le dernier épisode de la série Janique Aimée la jeune infirmière transporte dans sa sacoche le virus de la mort immédiate pour l’Humanité entière, sans frontière et sans passeports nécessaires. Le virus de la Connerie.
Henri fut le premier à sauter sur le canapé : « j’ai une idée, j’ai une idée ! » se mit-il à brailler. Le père se retourna vivement, et nous fûmes soudain subjugués par sa beauté. Ce fut un véritable moment de grâce. Il y avait dans sa stupéfaction d’adulte le lien indicible de la jeunesse intouchable. L’univoque de l’instant, le parfait accord entre la cohérence des sens et l’incohérence des âges. Moment unique où se rejouait le roman d’Alexandre Dumas, « les trois Mousquetaires ». Pierre à son tour sauta sur le canapé, puis ce fut le mien, et nous hurlâmes en chœur : « on a une idée, on a une idée, qu’elle est bonne, qu’elle est bonne notre idée ! ». Nous sautions de joie, persuadés que notre père partagerait notre euphorie.
Mais soudain, il changea d’attitude. Il se rendit compte que nous étions en train de défoncer le canapé, de façon hystérique et irréversible. Il entra alors dans une rage folle , nous fusilla du regard. Nous esquivâmes le tir, en nous réfugiant dans le poste de télévision. Les balles de notre père fusaient en noir et blanc, brisant les vitres de la fenêtre, laissant ainsi la nuit et les flocons de neige pénétrer dans l’appartement, et nous entendîmes clairement le général Hiver lancer des ordres nouveaux dans le but d’enflammer les calendriers des pompiers, de la Banque Postale, et de réduire en poudre de perlimpinpin la nuit de Noël, dont nous étions si proches. Pierre eut l’ingénieuse idée de nous faire ramper dans le tube cathodique, et nous nous retrouvâmes dans l’enchantement des diodes clignotantes, des ampoules colorées et des fils à scoubidous entortillés autour de sapins glabres, des galènes dorées, des condensateurs distributeurs de boissons sucrées, et de minuscules paquets cadeaux disséminés dans le ventre chaud, derrière l’écran qui grésillait et résistait sous les tirs croisés et nourris du père et de l’armée du général Cornuto. Nous regardions ce spectacle désolant installés confortablement dans le poste, pendant que la guerre était déclarée dans le séjour, que d’un côté notre père, dans son costume trois pièces gris à fines rayures beiges hurlait « sortez de là, si vous êtes des hommes ! », et qu’en face la voix glaciale et la bouche épouvantablement ouverte le général haranguait ses hommes, hommes dont les yeux ne perçaient pas le reflet du miroir embué, criant « sus à la chaleur humaine ! », vomissant des nuages de neige qui s’amassaient sur le plancher, le cendrier plein de mégots, le canapé en tissu aux motifs fleuris.
Une pétarade importune nous surprit tout à coup, qui émanait de l’intérieur même du poste, là où le câble de la prise murale pénètre dans l’appareil, maintenu par deux petites vis en laiton enchâssées dans un dé de plastique rigide. Nous fîmes volte face, la panique au ventre. Mais nous fûmes immédiatement rassurés : Janique Aimée, transportant Evelyne Dhéliat sur le porte bagage, venait à la rescousse sur son beau Solex noir. Le monde pouvait partir en fumée, nous lui survivrions, bien planqués dans le poste de télévision, à regarder des séries par millions, jusqu’à la fin des temps.
-par AK Pô
13 12 2014

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