L'hiver aux Canaries a un goût d'été à Cabourg.

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poésie 3À Santa Cruz de Tenerife, les alizés agitent le ciel et la ville se brise sous le poids de gros nuages argentés porteurs de pluies intermittentes. Santa Cruz fut sans doute – jusque dans les années 50 – une ville somptueuse, véritable capitale des conquistadors. Aujourd’hui, hélas, elle est devenue un guet-apens pour touristes et succombe sous le flot ininterrompu des engins à moteur. Le port est laid et les quelques hautaines ramblas sont dénaturées par de nombreux magasins – fashion and vintage – qui dégorgent leurs milliers d’articles inutiles et brillants made in china. Santa Cruz a vendu son âme à l’apparence : sa fortune passée est la façade de sa vacuité présente.

Il faut prendre le tramway qui gravit la colline pour atteindre un sanctuaire magnifique. La Laguna sommeille sous le regard paisible des dieux. Ses vieilles bâtisses coloniales nous invitent à un retour inédit au siècle d’or. Ses ruelles multicolores serpentent étroitement entre de hauts murs hostiles qui protègent des secrets lumineux et obscurs. Nous sommes dans un tableau du Greco ou du Caravage, là où les bougres autrefois égorgeaient les saintes avec la bénédiction papale.

Las Palmas de Gran Canaria est le refuge des idoles déchues. Sur la Playa de las Cantéras, comme sur une étale de poissonnier à ciel ouvert, des corps gras et cuivrés s’offrent à la morsure du soleil. Sous les palmiers indolents, des pigeons taquinent les touristes en leur mendiant quelques miettes de leur copieux casse-croûte. Une odeur âcre de bougainvillées mélangée de cuisine asiatique, sinon inqualifiable, vous irrite les narines.

La mer – toujours recommencée – semble sortie d’une chanson de Brassens. Le doux ronflement des vagues vous berce de ses mélodies qui, semblant répétitives, annexent l’éternité. Au loin, des volcans endormis vous observent avec dédain. C’est la ville des dieux qui y sommeillent paisiblement, digérant leur immortalité, et le bruit de la mer accompagne leur respiration.

Dans le barrio Vegueta, là où la cathédrale contemple l’agitation humaine avec une sérénité passive du haut de sa majesté séculaire, de grandes bâtisses à la silhouette rugueuse et massive (que Mireille appelle forteresses) défient le temps qui n’existe pas. Des loggias rutilantes semblent sur le point de s’écrouler ; des gargouilles menaçantes dégorgent sur les pavés leurs quelques gouttes de pluie disputées pendant la nuit.

Ici, les couleurs sont des princesses alanguies : ocre jaune, terre de sienne, bleu turquoise, rouge cramoisi, vert émeraude ou prairie, jaune canari… Une vraie symphonie pour l’œil !

Des portes inquiétantes des églises (vous en trouverez une à chaque coin de rue), sourdent des musiques baroques, théorbes, harpes celtiques, violes de gambe : c’est le requiem pour une infante perdue qui se lamente et s’alanguit.

Après la messe, une armada de bigotes, toutes vêtues de noir (elles portent le deuil de leur nostalgie) fuient comme des anguilles blessées vers l’obscurité des ruelles endormies. C’est l’heure du déjeuner et les odeurs de persillade se mêlent avec celles des égouts. Aigreurs garanties !

La chair rocailleuse des édifices historiques – on dit ici casa emblamatica (car il faudra toujours se rattacher à des emblèmes fantomatiques) – interroge le passé telle une veuve ses souvenirs d’amour perdu. La page est tournée. Le passé magnifique succombe sous le joug brutal de l’économie de marché. Le dollar gouverne le monde et les dieux sont retournés dans leurs paisibles mausolées volcaniques afin que cuver leurs orgies en attendant la civilisation nouvelle où le rêve et l’ivresse seront de nouveau permis.

Près des hibiscus flamboyants, le béton a immolé la pierre de taille, les raves partys ont assassiné les bacchanales d’antan, les kebabs et les sushis ont détrôné les paellas succulentes d’autrefois, l’odeur violente du gasoil a destitué les parfums d’Arabie… Le vin qui jaillit de nos fontaines malades a le goût amer de l’abandon.

Heureusement, il nous reste quelques fragments de la folie improbable d’un capitaine audacieux qui, dans le berceau doré de ses rêves insulaires, faisant escale ici avec ses trois caravelles vers un monde nouveau dont il ignorait que cinq siècles plus tard il allait engloutir toutes nos espérances, défiait Dieu, les hommes et les éléments sous le regard indomptable d’Isabelle la catholique, reine castillane et ténébreuse.

A suivre…

– par Christian Lemarcis

 

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