La nature, cette ennemie…


ourstueurDans un article récent (1), Jean-Paul Picaper nous a gratifié de sa profonde connaissance de l’ours brun. Partant d’un fait divers de 2006 où un ours au comportement jugé « déviant » fut abattu dans une Allemagne qui n’en avait pas vu (d’ours) depuis 170 ans, il s’est livré à une description fantaisiste du comportement ursin, digne des bestiaires du 19ème siècle dans lesquels les auteurs projetaient leurs fantasmes et jugements anthropomorphiques sans grand souci de vérité scientifique.

Commençons d’abord par l’épisode Bruno, petit nom de l’ours abattu en Allemagne en 2006. Sous la plume de J.P. Picaper, cela donne : « …l’ours austro-allemand qui dévasta en 2006 les campagnes de Bavière et y sema une terreur qui justifia qu’il fût abattu par autorisation ministérielle. Sa capture par filet ou par flèche hypodermique pour l’emmener dans un zoo n’avait pu se réaliser. Très rusé, éventant tous les pièges, y compris les charmes d’une femelle en chaleur placée sur son trajet, Bruno était évidemment un « ours à problèmes », un errant qui tuait des animaux domestiques sans nécessité de se nourrir. Il les éventrait et les laissait mourir lentement. De là à ce qu’un humain lui tombe entre les pattes… »

La lecture de ce passage donne l’impression d’être en présence d’un fléau à côté duquel les invasions barbares passeraient pour d’aimables plaisanteries, avec un ours décrit comme un psychopathe plus ou moins cousin de Charles Manson.

La lecture d’articles de presse de l’époque donne néanmoins une vision nettement moins catastrophiste. Par exemple dans cet article de lalibre.be (2), on apprend que si la capture de l’ours vivant n’a pas pu se faire c’est surtout à cause d’un relief accidenté qui compliquait la traque, de la difficulté à amener un vétérinaire sur les lieux au bon moment, et finalement de l’absence en Allemagne d’équipes aptes à gérer ce genre de problème. Pas grand-chose à voir donc avec les talents maléfiques de l’ours pour déjouer les pièges qui lui étaient tendus.

Le fait que l’Allemagne n’ait plus connu de grand prédateur depuis 170 ans n’est pas anodin : les populations ont perdu toute habitude de cohabitation (d’où une quasi-psychose au premier problème venu) et aucune structure n’existe : lorsqu’un cas similaire s’était présenté dans Pyrénées (l’ours Balou qui était descendu très bas dans la plaine), les équipes techniques de suivi de l’ours l’avaient capturé facilement et très rapidement pour le ramener en zone de montagne.

Il est cependant un (unique) point sur lequel J.P. Picaper a raison : le comportement à risque de cet ours. Non pas à cause de son « comportement sanguinaire de fauve qui tue pour le plaisir », car un prédateur suit juste son instinct de prédateur qui consiste à tuer des proies. Si il tombe sur une brebis facile à attraper il la tue. Si il tombe sur 10 brebis faciles à attraper, coincées dans une bergerie par exemple, il les tue. Il ne peut pas tout manger tout de suite ? La belle affaire, il se fait tout simplement une réserve pour plus tard, qu’éventuellement il peut enterrer quelque part : ne pas oublier que l’ours est (aussi) un charognard, la viande faisandée ne lui fait pas peur. Cet instinct de prédation est exactement le même chez le chien, d’ailleurs : les cas de chiens qui tuent plusieurs brebis d’un coup sont courants (3). Mais c’est tellement plus facile, pour se donner le grand frisson, de supposer que l’ours psychopathe tuait par plaisir.

Non, le comportement à risque c’était qu’il n’avait visiblement pas de crainte de s’approcher des habitations humaines. De s’approcher des humains eux-mêmes on le saura pas, puisque la situation ne s’est apparemment pas présentée (notons juste la contradiction entre tenir pour acquis qu’il n’aurait pas eu cette crainte, et le constat de la grande difficulté à l’approcher qu’ont eu ceux qui voulaient le capturer). Mais convenons bien sûr que dans le doute il était préférable de ne pas tester ce point, et de tenter de capturer l’ours à risque.

Puis J.P. Picaper fait un subtile parallèle avec les ours prélevés en Slovanie et introduits dans les Pyrénées : « Notez bien qu’il venait dévaster des territoires voisins de son pays d’origine. Il était comme ces immigrés poilus transplantés dans un milieu qui n’est pas le leur et qui auront tendance à vouloir s’en évader pour aller à l’aventure dans les villages et sur les routes. ». 

A demi-mots, l’amalgame est ainsi fait entre le comportement « déviant » de l’ours Bruno qui s’approchait sans crainte de l’habitat humain, et le comportement exploratoire normal (quoiqu’exacerbé dans son cas) d’un jeune ours à la recherche d’un territoire. Si ce comportement exploratoire se retrouve (assez logiquement) chez les ours transplantés (4), ces derniers ne montrent par contre pas de comportements « déviants » plus fréquents que les ours autochtones. Si l’ours Balou a bien été repéré en plaine dans des zones relativement habitées (sans pour autant avoir posé un quelconque problème), les témoignages concernant les ours de souche pyrénéenne s’aventurant dans les villages existent également (5). A l’inverse, l’ourse transplantée Hvala est d’une discrétion extrême (6, page 28).

Enfin, J.P. Picaper se mue en éthologue ursin : « L’ours est un fauve (*) solitaire, un animal dangereux, surtout quand il est femelle avec des petits, et que nul n’aimerait rencontrer en se promenant en montagne. Je me souviens d’une randonnée que nous avions terminée à la nuit, mon épouse et moi, car nous nous étions un peu égarés. C’était en Ossau, sur un territoire où l’on avait lâché quelqu’ours. Nous n’en menions pas large et nous avons poussé un soupir de soulagement en arrivant à Bielle. Comme il est omnivore, l’ours ne dédaigne pas un bon bifteck. D’autant qu’il n’a plus guère de viande à se mettre sous la dent dans nos montagnes, à part les brebis. »

Je dois certainement être doté d’un courage hors norme, car même à l’époque où il restait encore une poignée d’ours dans les vallées béarnaises, je n’ai jamais été inquiet de cette présence lors de mes randonnées en montage. Qui l’était, d’ailleurs ? J’ai même été suffisamment inconscient pour y camper : j’en frissonne rétrospectivement !

Mais il faut dire que je n’ai jamais entendu parlé d’un quelconque lâcher d’ours en vallée d’Ossau. Pour la bonne raison qu’il n’y en a jamais eu : les seuls lâchers ayant eu lieu dans les Pyrénées sont ceux de 1996 et 2006 dans les Pyrénées Centrales, bien loin de la vallée d’Ossau. Il serait donc bon que J.P. Picaper nous livre la source de ce scoop.

Il faut dire également que j’ai lu suffisamment de littérature sur l’ours pour savoir que l’ours brun de nos contrées est un animal discret et craintif qui évite l’homme autant que possible. La meilleure preuve étant que depuis qu’il existe des archives fiables (milieu du 19ème siècle), aucune rencontre mortelle n’a été répertoriée dans les Pyrénées (7, page 33). Y compris donc à des époques où le nombre d’ours était important (entre 200 et 300) et où l’homme était bien plus présent sur son territoire, augmentant fortement les probabilités de rencontres.

Est-ce à dire que l’ours ne présente aucun danger et qu’aucun accident grave ne peut se produire ? Bien sûr que non. Il faut s’en méfier comme il faut se méfier de tout animal sauvage… et même domestique ! Une ourse accompagnée de ses oursons peut être agressive et donc dangereuse ? Oui, tout comme peut l’être une laie accompagnée de ses marcassins. Et personnellement, la seule frayeur que j’ai connue en montagne c’est le jour où un taureau en liberté est venu vers moi en me poussant avec sa tête. Un randonneur a bien plus de risques de chuter d’une falaise, de se perdre dans le brouillard, de se faire charger par un sanglier ou un cerf, de se faire mordre par un serpent, que de se faire attaquer par un ours. Et là ce sont des dizaines de morts bien réels répertoriés tous les ans, pas des risques fantasmés ne s’appuyant sur aucun fait établi.

En réalité j’aimerais un jour avoir la chance d’observer un ours dans les Pyrénées. J’aurais certainement un petit frisson si cela arrivait, mais sans crainte irraisonnée d’être le premier pyrénéen à servir de bifteck. Mais il y a peu de chance que cela arrive (d’observer un ours), car même ceux dont c’est le métier témoignent de la grande difficulté de cette traque visuelle. Et il y a malheureusement de moins en moins de chances que cela se produise un jour, tant les partisans d’une nature aseptisée, d’une nature qu’ils ne connaissent plus et qu’ils veulent nettoyer de tout risque comme si ils se promenaient dans le parc Beaumont (encore que, les chiens…), semblent avoir l’avenir pour eux.

Pourtant, quelles merveilles : https://www.youtube.com/watch?v=lHY4OZpRPKc

par PierU

(1) https://alternatives-pyrenees.com/2014/12/29/des-ours-proteges-par-bruxelles/
(2) http://www.lalibre.be/actu/international/ours-abattu-la-polemique-gronde-51b88f34e4b0de6db9ae33af
(3) http://www.ledauphine.com/drome/2012/06/02/des-chiens-de-nicolas-vanier-accuses-de-croquer-les-brebis
(4) http://www.oncfs.gouv.fr/IMG/file/mammiferes/carnivores/grands/rs06_quenette.pdf
(5) « L’ours et les brebis », Etienne Lamazou, http://www.librairie-tonnet.fr/9782350683157-l-ours-et-les-brebis-memoires-d-un-berger-transhumant-des-pyrenees-a-la-gironde-etienne-lamazou/
(6) http://www.oncfs.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_du_Reseau_Ours_Brun_2013-2.pdf
(7) http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/PNA_Ours_2006-2009.pdf

(*) on passera sur l’utilisation inappropriée du terme « fauve », qui désigne en réalité exclusivement les grands félins carnivores. Un petit détail, mais révélateur d’une méconnaissance du sujet.

Comments

  1. Joël Braud says:

    Moi qui suis Béarnais par mon épouse – les liens du choix étant sans doute plus forts que les liens du sang ou du sol – je reste toujours très étonné de voir les passions qui peuvent se déchaîner à propos de l’ours. Comme si l’essentiel de notre avenir culturel, économique, social et politique se trouvait là. Au point que les meilleurs et habituellement plus respectables d’entre nous, en oublient que le souhaitable débat des idées ne peut s’exonérer du respect de la personne. Dire je ne suis pas d’accord avec vous n’est pas la même chose que de formuler des jugements sur l’auteur d’un écrit. Allons, un peu de dignité, nous ne sommes pas des politiques, nous ne sommes pas à l’Assemblée nationale. Notre niveau se situe bien au dessus.
    La passion n’excuse que rarement l’emportement ou l’acrimonie.
    Bonne année !

    • Parce que c’est un symbole de nature sauvage dans les Pyrénées, et même LE symbole de nature sauvage en France, parce que c’est l’animal sauvage le plus impressionnant, qu’il contient toute une part d’imaginaire. Ce n’est pas un hasard non plus si le panda géant est le symbole du WWF et sa sauvegarde une préoccupation d’une partie de la population mondiale, de même que celle du tigre.

  2. Un sujet qui déchaîne les passions ! C’est dire s’il fait appel à notre inconscient !
    Lorsque l’on est sincère, il arrive qu’un mot plus haut que les autres s’envole. C’est un moindre mal par rapport à un milieu politicien rempli de tartuferies.
    Le plus inadmissible, dans ce dossier ours, c’est la condamnation dérisoire de celui qui a tué la dernière ourse de souche pyrénéenne (cas de « destruction d’espèce protégée », excusez du peu…). Faut pas s’étonner si après ça, les partisans se radicalisent et si un jour certains en viennent aux mains…

  3. Monsieur Picaper est un peureux ! Ouh!
    Qu’il aille a Yosemite ou dans d’autres parcs ou forêts américaines ou canadiennes, il y a des ours en grande quantité et quelques règles simples permettent aux randonneurs, campeurs et autres touristes de cohabiter sans le moindre problème.

    Faudrait il en déduire que certains béarnais sont plus débiles que la moyenne des américains et canadiens ?

  4. Cher monsieur Pierre u encore un effort contre les propos insensés de ce monsieur Jean-Paul.Tous les ours oloronais sont derrière vous.Et même la grande ourse qui,depuis le firmament,veille sur la gent ursine.

    Et que pour l’éternité notre ami martin
    veille sur nos montagnes à nulles autres pareilles…
    Entre Jean-Paul et Martin il n’y a pas photo pas même de match

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