Divines élections : du vin pour les élites, du vain pour les zélotes(*)


 

 

IMGP4584Il était déjà plus de quinze heures cette après-midi de fin mars et ma patience était à bout : le téléphone ne sonnait toujours pas. Certes, Dieu avait perdu les élections, mais cette place au Paradis qu’il m’avait promise de longue date aurait dû être entérinée bien avant le premier tour, quand il avait composé son cercle de proches collaborateurs, dont j’étais. A cette impatience qui me gagnait vint se greffer un fait inhabituel qui me fit frémir : tous les chats de la maison, une bonne quinzaine, avaient grimpé sur le toit de la maison et miaulaient sans raison apparente, le temps des amours étant révolu depuis la fin février. Fallait-il craindre un cataclysme électoral, ou était-ce le signe annonciateur de la mort de Dieu, ou encore le sabotage de la ligne téléphonique par quelques barbares iconoclastes tueurs de chats ? Et puis, il faut bien admettre qu’organiser des élections en période de grandes marées, voire de marée du siècle, comporte un risque sans commune mesure avec celui de la pollution de l’air qui, au plus, retourne quelques vestes dans les agglomérations venteuses et les villes fantômes.
Si les candidats étaient nombreux, leurs leaders tenaient dans les huit doigts d’une main : Allah, Dieu, Vishnou, Elohim, Jah, Laïcos, Jéhovah, Animus. Autant dire que la lutte s’annonçait rude et désincarnée entre ces mentors haut placés. A noter que Zeus ne se présentait pas, trop occupé à remettre de l’ordre dans sa résidence secondaire, le Parthénon, ravagé par les flammes teutones d’une Hell’s Angela. En attendant, pas le moindre grelot de sonnerie dans le cornichon. Je commençais à douter des promesses qui m’avaient été faites, d’autant qu’à la lecture des feuillets vantant le programme de chaque parti n’apparaissait aucun argumentaire, si ce n’est la couleur du papier, qui les différenciait, et une minuscule phrase en bas, qui devait servir de copyright à l’Imprimerie Nationale : « ne pas jeter sur la voie publique ». Je regardais ma place au Paradis s’éloigner dans l’horizon morose de ma désespérance et me sentis seul au monde, envahi par des relents de jalousie marinés de xénophobie, songeant sans doute à tort puisqu’ils veulent l’Enfer, je vais allumer le grand brasier qui précipitera les dieux et les diables dans un magnifique Chaos, l’alimentant de lois scélérates, d’interdictions multiples et variées, de pensées uniques et de décervelages à grande échelle, jetant sur les braises l’essence de la soumission et de l’esclavage, le nihilisme et le fanatisme, bref je vais…et le téléphone sonna.
C’était madame Dieu. Elle appelait pour excuser son mari, qui était, me dit-elle, en train de recompter les voix qui sont, par nature divine, impénétrables pour les béotiens dans mon genre. Allah et Elohim étaient avec lui ; les suffrages exprimés étaient si nombreux (quelques centaines de millions) que les huit leaders s’étaient mis ensemble à la tâche, le gros problème étant la traduction de chaque bulletin dans les autres langues, y compris la langue de bois pour Animus, car hormis l’Espéranto, rien ne marchait à l’unisson, dans le bureau de vote céleste, entre Shiva qui brassait les enveloppes et Allah qui lisait les noms à l’envers, Elohim qui comptabilisait en faisant des petits bâtonnets verticaux à la craie et les barrait toutes les centaines, sans parler de Jah qui tambourinait sur les urnes en scandant des litanies du Négus Hailé Sélassié, ni de Laïcos, qui triait scrupuleusement les petits papiers selon qu’ils soient pour lui ou pour les autres, ce qui nécessitait une reprise du plus gros paquet de paperasse pour les re-comptabiliser, parti par parti. Quant à Jéhovah, il empalait sur un clou à l’ancienne les bulletins blancs et sur un autre les nuls. Ca turbinait dur, renchérit madame Dieu, d’autant qu’ils avaient parié entre eux que le perdant devrait préparer le grand méchoui festif tout seul, sachant que tous avaient un appétit dantesque.
Par politesse, je demandais à madame Dieu quel était son programme à elle ; irait-elle au grand méchoui ou préférerait-elle déguster moult petits fours avec quelques beaux diables, ce à quoi elle répondit que toutes les épouses étaient conviées au grand raout, bien que madame Animus semblât réticente à ce genre de manifestation, réticence due à un traumatisme lointain : elle était tombée dans un incendie de savane dans sa prime jeunesse. Toutes seraient vêtues de leurs plus beaux atours, avec un chapeau identique à celui de leur mari, afin que chacun puisse distinguer qui est la femme de qui. Il est connu en effet que les dieux n’agissent et ne créent qu’entre eux, ignorant l’esprit critique de leurs épouses, dont ils connaissent les pouvoirs apaisants, le charisme pacifique et les douceurs charnelles qui, bien entendu, ont toujours été exclus de leurs programmes politiques. A moins de retourner à la Grèce Antique, quand dieux et humains faisaient cause commune sur la planète et dans le cosmos amoureux.
Madame Dieu allait raccrocher lorsqu’une dernière question me traversa le crâne : dites, vous qui êtes du sérail, savez-vous pourquoi mes quinze chats sont juchés sur le toit de ma maison ? J’entendis alors un petit rire coquin. Oui, me dit-elle, mon mari leur a promis, s’il était élu, de leur offrir à chacun quelques gouttes de la voie lactée. C’est dire qu’ils ne sont pas prêts de redescendre, vos chats ! Elle éclata alors d’un rire sardonique et raccrocha. Je restai pétrifié durant quelques secondes qui durèrent une éternité. Non seulement, pour le Paradis, c’était mort, mais en plus pour les chats, ils s’étaient bien fait avoir. Nous étions tous couillons et sans aucune possibilité de réagir sainement. Impossible en effet d’aller semer la zizanie là-haut, et pendant que ces nantis se régaleraient de moutons rôtis, d’agneaux pascals, nous resterions affamés dans tous les sens du terme, cloués sur cette terre à mener des guerres fratricides pour toute récompense à notre dévotion, à nos croyances usurpées par des interprétations loufoques et suicidaires.
Et tout cela dans la plus parfaite ignorance. Sans même savoir pourquoi les dieux nous avaient convoqués aux urnes. Peut-être pour que tout finisse en cendres, allez savoir…

(*) : zélote : pris dans ce sens :(Wikipédia)

Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, on voit apparaître le terme zélote

au féminin, à partir de 1864, pour désigner une personne « animée d’un zèle religieux fanatique »,
puis dans un emploi littéraire, quelqu’un qui « pousse le zèle jusqu’à l’aveuglement ».

-par AK Pô
26 03 2015
Ptcq

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