La dalle, la voir, l’avoir pour queue d’ale

Deux grands draps blancs se balançaient doucement sous le vent léger, tiède, sur un fil tendu au niveau de la balustrade du balcon traversant de l’appartement tourné sur la ruelle étroite aux façades fleuries dont le crépi ocre vieillissait au même rythme que ses habitants. Dans cette farandole de linge valsaient des taies d’oreiller, deux grandes serviettes éponge sérigraphiées de tigres, des caleçons et, plus surprenant, une paire de chaussettes épaisses en laine comme on en portait dans les années 70 pour faire du ski, avec ses torsades, qui emplissaient parfaitement le volume des chaussures à lacets, chaussures que l’on fixait sur les planches en tirant sur un câble, la pointe dans la butée rudimentaire. Les passants, en bas, levaient parfois le nez sur ce deuxième étage, attirés par le parfum de lessive qui se répandait dans la tiédeur du matin. Ce qui pouvait paraître anodin et habituel -tous les habitants de la ruelle faisaient de même- dans cette exposition de linge séchant masquait, dans le cas de Judith, une autre réalité. Et les jardinières débordant de géraniums aux multiples coloris entretenaient l’innocence factice de ce quotidien laborieux et propret.

L’affaire s’était nouée la veille. Judith et son mari Olof avaient capté une conversation dans un grand supermarché de la ville. Il y était question d’un repas offert (des œufs sur le plat et de la ventrèche) à midi pile aux vingt premières personnes présentes au stade nautique municipal, afin de promouvoir un quotidien local dans une vidéo inédite filmée sur le terrain. Judith et Olof, qui ne roulaient pas sur l’or, saisirent l’occasion de se nourrir gratuitement, tout en faisant quelques brasses dans le grand bassin rénové. Ils arrivèrent sur place vers dix heures trente, munis de leur maillot, d’une bouteille d’eau et d’une baguette de pain planquée dans leur sac de toile. Une personne (qu’ils avaient aperçue au supermarché, leur délivra un ticket en leur expliquant qu’ils avaient gagné chacun deux œufs au plat et une tranche de ventrèche. Ils devaient se présenter à midi pile sur le bord du grand bassin, en espérant, rajouta l’hôtesse, qu’à cette heure-là ils auraient la dalle. Après avoir réalisé plusieurs longueurs et pris le soleil, le couple se présenta à l’heure dite au lieu indiqué. Dix personnes, munies d’assiettes en carton et de couverts en plastique, faisaient cercle autour de la cuisinière improvisée, regardant avec appétit cuire les œufs sur les dalles en pierre, la ventrèche mettant nettement plus de temps. Sous l’œil d’une caméra zoomant tantôt sur les œufs, tantôt sur un thermomètre vérifiant le record de cuisson digne d’un Guinness book, les compères commencèrent à sentir s’enflammer leurs plantes de pieds, et peu à peu, alors que l’œuf n’en était encore que trop baveux, s’éloignèrent du lieu festif, qu’ils finirent par quitter, le ventre creux. Seuls Judith et Olof restèrent impavides, malgré leurs pieds fumants. Ainsi eurent-ils droit à une triple part d’œufs au jaune cru et deux parts de ventrèche mi-cuites mais bien grasses. Le repas absorbé, ils retournèrent nager puis rentrèrent chez eux, dans la ruelle étroite proche de la prison, pour faire la sieste.

Olof avait peu l’habitude de fournir des efforts (son ventre énorme en était la preuve visible) et le bain l’avait énormément fatigué. Il ronflait bruyamment, ce que Judith ne supportait plus. La sieste s’acheva par une dispute, comme il est prévisible en pareil cas, quand un homme ronfle au lieu de faire l’amour à sa compagne (c’est bien connu). Ainsi que la plupart des gens de cette ville, Judith souffrait du syndrome de Ravaillac. Heureusement, dans le buffet de la cuisine seul restait un couteau à beurre. On ne commet pas un crime avec une telle arme. Détrompez-vous. Elle retourna dans la chambre, apparemment calme, et embrassa son mari qui s’était rendormi. Sous le prétexte fallacieux de soigner la plante des pieds carbonisés d’Olof, Judith les tartina de beurre, suffisamment pour envelopper toutes les parties brûlées. Tant et si bien que quand celui-ci se releva, il glissa lourdement sur le plancher et se fracassa le crâne dans l’angle mort de la table de chevet. Sa tempe saignait mais la blessure était bénigne. Le sang, en giclant, avait taché les draps et le couteau à beurre avait bondi de la table de chevet jusque dans le lit, laissant une auréole de graisse s’étendre comme une marée noire transparente (il fallait la faire, celle-là). Olof se releva, hurla, pestant contre sa femme et l’humanité, glissant sur le parquet, imitant en cela le pas de danseuse qu’il faisait en skis pour se relancer, jeune, pour dégringoler les champs de neige. Est-ce par pur hasard qu’il dénicha dans le tiroir de la commode cette vieille paire de chaussettes en laine et se les mit aux pieds, allez savoir.
Judith, dont l’opération criminelle avait échoué, revint dans la chambre et poussa un cri d’orfraie, mélange de faux étonnement et de réelle déception. Elle courut chercher dans la salle de bain les deux serviettes sérigraphiées de tigres qu’elle jeta sur le lit pour éponger le sang. Il régnait dans la pièce une mauvaise odeur d’œufs et de ventrèche mêlés.

Olof sortit de la salle d’eau la tête enturbannée de bande Velcros, un gros morceau de coton hydrophile scotché sur la tempe malade. Il avait l’air gai. Il embrassa Judith et l’aida à remplir la machine à laver, enfournant tout ce linge sale. Ils attendirent la fin programmée du lave vaisselle et rangèrent les divers ustensiles dans le buffet de la cuisine avant d’envoyer la lessive. La lessive qui sèche en dansant au deuxième étage de cette ruelle où vous passez, de temps à autre, par beau temps…

-par AK Pô

04 07 2015
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