Uber vs Taxis : cowboys contre dinosaures


2256982_3505921_pmUber a donc jeté provisoirement l’éponge en suspendant son service UberPop en France, dans l’attente la décision du Conseil Constitutionnel sur la loi Thévenoud, qui encadre les activités de transport. Suivant les commentateurs, l’affaire était présentée comme « Le chevalier blanc Uber qui vient dynamiter le monopole archaïque des Taxis », ou bien comme « Le cowboy Uber sans foi ni loi qui détruit toute une profession ». J’ai pour ma part l’impression qu’il s’agit surtout de « Le cowboy Uber sans foi ni loi qui dynamite un monopole archaïque ».

Commençons néanmoins par bien différencier deux services d’Uber : UberX, et UberPop :

UberX est un service de VTC (Véhicule de Tourisme avec Chauffeur) tout à fait légal sur le papier. Les chauffeurs de VTC sont des professionnels déclarés, soumis aux règles légales du transport de personnes. Les Taxis ne sont évidemment pas ravis de cette concurrence, mais depuis la loi Thévenoud (2014) qui a reprécisé les conditions d’exercice des VTC, ils sont bien obligés de l’accepter.

UberPop est un service de mise en relation (par une application mobile) entre des clients cherchant une course et des particuliers prêts à effectuer la course avec leurs voitures personnelles. Ce service flirte allègrement avec les limites de la loi sur de très nombreux points :

  • les chauffeurs n’ont pas d’agrément pour le transport de personnes
  • ils n’ont même souvent aucun statut professionnel : Uber leur recommande de se déclarer « auto-entrepreneurs », mais ne l’impose pas et de toutes façons ne le vérifie pas
  • conséquence des deux points précédents : personne ne peut dire avec certitude si les personnes transportées (et les conducteurs eux-mêmes) sont correctement assurées en cas d’accident

Uber utilise, en France comme ailleurs, plusieurs stratégies pour continuer à fournir son service :

  • elle se comme un simple service de mise en relation entre personnes, sans être elle-même une entreprise de transport. Ce sont donc les chauffeurs qui sont juridiquement responsables
  • elle entretient un flou savant entre covoiturage et activité de taxi
  • elle paie les amendes des chauffeurs qui se font verbaliser, et leur fournit des (bons) avocats quand c’est nécessaire
  • elle mène une guérilla juridique -là encore avec des avocats de haut vol- contre tous les textes qui pourraient l’empêcher d’exercer comme elle l’entend : pour la France, elle a porté des recours devant le conseil constitutionnel et porté plainte contre la France à la commission européenne.

Il va sans dire que c’est UberPop qui cristallise toute la haine des chauffeurs de taxis.

Les taxis justement, parlons-en : quels sont leurs obligations et leurs droits ?

  • ils sont soumis aux règles du transport de personne, avec notamment une formation initiale d’environ 300h aboutissant à un Certificat de Capacité Professionnelle, puis une formation continue
  • ils peuvent être salariés, artisans, travailleurs indépendants… mais pas auto-entrepreneurs
  • les tarifs sont fixés par les pouvoirs publics
  • ils doivent acquérir la licence de taxi (la fameuse plaque)

En contrepartie de tout cela, ils bénéficient d’un numerus clausus et ont l’exclusivité pour :

  • charger les clients qui les hèlent dans la rue (la maraude)
  • attendre dans les stations de taxi (en ville, dans les aéroports, etc…) et recevoir les demandes de courses aux bornes d’appel
  • utiliser les voies réservées là où il y en a

C’est donc une profession fortement réglementée. Les problèmes commencent pour eux avec l’irruption des nouvelles technologies qui rendent caduques la moitié de leurs prérogatives : avoir l’exclusivité de la maraude et des bornes d’appel ne procure plus aucun avantage concurrentiel à l’heure où une simple application de smartphone peut géolocaliser réciproquement clients et chauffeurs (professionnels ou pas) pour que les premiers trouvent facilement les seconds.

Si en plus les nouveaux acteurs se comportent comme des cowboys (Uber) et ne sont soumis (les chauffeurs UberPop) à aucune des obligations habituelles des chauffeurs de taxis, on comprend que ces derniers ruent dans les brancards : n’importe qui réagirait pareil à leur place.

Il n’empêche que la profession des taxis a consciencieusement creusé sa propre tombe

Tout commence avec le système de la licence : attribuées gratuitement par les préfectures ou les mairies, le système a dérivé au moment où l’État, avec la complicité de la profession (ou la profession avec la complicité de l’État, c’est selon) a autorisé leurs reventes. Pour l’État, cela permettait de ne pas augmenter les tarifs des courses (préservant ainsi le pouvoir d’achat des consommateurs), en laissant miroiter aux chauffeurs un bonus en fin de carrière grâce à la revente de la licence. Cela a créé une sorte de chaîne de Ponzi, où les nouveaux entrants financent les sortants, avec une côte de revente qui doit être de plus en plus élevée pour entretenir le système. Et pour maintenir une cote élevée, la profession a toujours fait le maximum pour maintenir un numerus clausus très bas et empêcher la distribution de nouvelles licences : du coup il manque de taxis, et des acteurs comme Uber s’engouffrent pour combler ce manque. Cercle vicieux infernal dont il est impossible de sortir sans casse.

S’y ajoute la légendaire qualité de service… Refus quasi systématique de la carte bleue, refus de course quand la destination ne convient pas, voiture commandée qui met des plombes à arriver sans qu’on sache quand elle va arriver, compteurs déjà activés avant le début de la course, surcoût pour le moindre bagage (même à main), refus de charger un 3ème passager à l’avant, vitres ouvertes/clim/chauffage sans jamais se préoccuper du souhait du client, itinéraires imposés et souvent allongés quand le client ne connait pas, etc, etc… Bien sûr tous les chauffeurs ne se comportent pas ainsi, mais ces pratiques sont trop courantes depuis longtemps. Au point que la majorité de la population prend aujourd’hui fait et cause pour Uber, qui n’a aucun mal à fournir un meilleur service.

Et maintenant ?

La décision du Conseil Constitutionnel sur la loi est attendue en septembre. Soit il la valide et Uber devra arrêter définitivement UberPop en France, soit il invalide les articles contestés et Uber reprendra très rapidement son activité.

La seconde hypothèse signerait l’arrêt de mort des taxis, mais même la première serait pour eux une victoire à la Pyrrhus. Ce conflit, qui en a suivi d’autres, a définitivement mis en évidence que la règlementation du secteur n’était plus adaptée aux besoins de mobilité ni aux nouvelles technologies, qui sont là et bien là. La loi Thévenoud toute récente est déjà archaïque sur certains points : par exemple l’obligation faite aux VTC de rentrer à leur base entre deux courses afin de ne pas pouvoir profiter des possibilités de géolocalisation des smartphones est totalement artificielle et n’a aucune justification autre que protéger un monopole.

Uber a tenté le coup de force et a provisoirement reculé, mais si le secteur des taxis n’est pas réformé (de l’extérieur) et modernisé (de l’intérieur), Uber ou d’autres reviendront à la charge d’une manière ou d’une autre.

Par PierU

Comments

  1. Ce week-end je devais faire un trajet de 100km sans ma voiture perso, et sans transports en commun pratiques. Comme en plus j’avais des contraintes de temps, j’avais préféré réserver un taxi à l’avance. Pas simple : j’en avais d’abord contacté trois (une petite société de taxi et deux de VTC traditionnels) pour demander un tarif sans qu’un seul me réponde; après relance il y a en a un qui me répond (la société de taxi), je prends…

    Le jour de la course, à quelques km de l’arrivée le chauffeur me demande si je dois m’arrêter à un distributeur pour retirer de l’argent : je lui réponds que j’avais vu sur leur site qu’on pouvait payer par carte. « Oui mais cette voiture n’est pas équipée » (pipeau, les terminaux de paiement ne sont pas fixés aux voitures…). Moi : « de toutes façons je ne peux pas retirer cette somme, ça va dépasser mon plafond de la semaine. Par contre je peux vous faire un chèque ». Le gars accepte en maugréant un peu : il comptait sans doute faire passer le paiement au black et c’est raté.

    Conclusion : pas la peine de se demander pourquoi la population avait largement pris fait et cause pour UberPop lors du conflit entre ces derniers et les taxis et VTC traditionnels.

  2. comme disait Car rouge, l’avenir appartient au futur :
    http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/carlos-ghosn-predit-la-fin-des-taxis-avec-la-voiture-autonome-899652.html
    les taxis marseillais et parisiens (une mafia à 350000 euros la licence, depuis des décennies) vont pouvoir solder en liquidités le trafic routier…

    • Et oui, à long terme il n’y aura même plus besoin de chauffeur dans bien des cas. Il va y avoir des licences en solde dans quelques années…

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