Mathilde, ma tilde : ñ


IMGP5527Le ciel ouvrit ses yeux bleus quand sur le nez nous posâmes les lunettes d’ombre qui émasculent le soleil et nous sont la parure idéale pour dominer la nature. Il faisait chaud. Rien ne bougeait, du moins avec plaisir. La douzaine de chatons dont nous avions hérité dormaient dans l’herbe, sous le figuier aux larges feuilles. Ce sentiment que rien en une telle situation ne peut advenir qui soudain nous bascule dans une autre, qui ne serait que la conséquence de la première.
Le ciel était rempli de braises, de fumées noires, l’Aragon perdait des milliers d’hectares sous les flammes. Nous avions chaussé nos lunettes Brasserie sur le boulevard, contemplant le paysage et ignorant qu’au-delà des montagnes brûlait une province. L’aurions nous su que rien n’aurait modifié notre attitude. Les chatons dormaient, inconnus, non répertoriés, venus de ces sept cantons d’amours félines se retrouver sur une place qui les réunit chaque année, quand s’y installe une grosse boule miroitante, qui donne artificiellement la parole à chacun, pourvu qu’il soit chrétien, ou crédule. Ce sentiment de cultiver les mêmes ferveurs. De dispenser les mêmes ardeurs. D’oublier les branches nues des arbres dans la décoration des conifères. Chassez le naturel, il reviendra au printemps planter ses plumes d’ombre sous le scalp estival des couples sans chapeaux. Pendant que l’Aragon, qui n’est pas la Castille, chez le marchand de glaces fera fondre Bobby.

Me revînt alors le souvenir de Mathilde. Les gosses du quartier l’avaient surnommée « la veuve Lambic » car, racontait-on, elle avait mis en bière trois maris et une dizaine d’amants. Sa réputation semblait justifiée, aux dires des uns et des autres. J’étais à l’époque un jeune sacristain suivant une formation cléricale innovante, celle de prêtre Atout. Ainsi étais-je convié, avec mon Père référant, dans certains lieux plus ou moins huppés afin de participer à des cérémonies que la bourgeoisie locale organisait, soirées de charité, confection de petits fours solidaires, loteries et ventes au profit des gueux (celles dédiées aux pauvres du Triangle et de la rue Carnot rapportaient gros). C’est ainsi que je croisai Mathilde pour la première fois villa Nick Toth (nom de son éphémère propriétaire), qui devînt par la suite une maison de retraite. Mathilde était une grande femme au corps élancé, portant habilement un gigantesque chapeau épinglé sur une épaisse crinière brune nouée en tresses larges, qui virevoltaient derrière de magnifiques oreilles aux lobes décollés. Son front ample donnait à ses sourcils épais l’aspect de deux ailes d’oiseau de proie dont la tête serait son nez aquilin, le bec les deux narines sans cesse en palpitations gustatives. La bouche invitait plus aux baisers qu’à la discussion, bien qu’il se dégageât de son haleine de puissants remugles de carnassière. Un collier composé de fausses pierres de lune ornait son long cou, tandis que ses épaules rondes portaient sans qu’il n’en parut rien le début d’une double chute vertigineuse. D’un côté, le dos nu dont le tissu de la robe n’émergeait qu’au-dessus du bassin, laissant aux reins leur grand air de Walkyrie, de l’autre le décolleté colombophile, dont certains disaient qu’il était, après la plus belle vue de terre, la plus délicieuse aventure par terre. Le fin tissu de sa robe prenait ensuite la route vagabonde de ses jambes fuselées, et d’étroites chevilles accédaient enfin au port de ses grands pieds, qu’elle portait en péniches. Ma soutane, ce soir là, était de la couleur de sa robe, sans en posséder la même finesse (la sienne avait des broderies d’Alençon, la mienne des reprises de vieux caleçons). Nous échangeâmes quelques mots en souriant, du fait de cette similitude de couleur. Nous ne savions pas encore que l’Aragon prendrait pour vêture un linceul noir. Autour d’elle gravitaient les jeunes puceaux et quelques fanfarons bambochards. De petits vieux lui faisaient également la cour, mais autour des tables dressées ou du buffet garni, selon la nature des réceptions. Ainsi la rencontrais-je à maintes reprises dans divers endroits de la ville, notamment dans les castelets de l’avenue Trespoëy, où elle avait ses entrées, les sorties se faisant par des portes dérobées. Mathilde, en résumé, avait l’aplomb et l’art volatile des amours de basses cours nobiliaires qu’avait eue, à la fin du XIX ème siècle, miss Liliane Crivel, dont la maison, avenue Dufau, fît partie des cinq ou six maisons dites « hantées », jusqu’au milieu des années 90, de la cité royale.

Les années passèrent et mon sacerdoce cessa alors que je franchissais le stade de vieux garçon, soit le tiers de mon âge actuel. Mathilde avait vieilli, et trouvé un logement au Palais des Pyrénées, en plein centre ville. Sa robe avait changé de couleur, s’était raccourcie malgré l’ombre des soirs où elle promenait, de plus en plus tard, son caniche roux. Elle avait grossi, comme la Garonne entre la Maladeta et Bordeaux. Par ailleurs, j’appris par Norbert Casteret que si elle buvait de l’eau à sa source, elle buvait du vin à l’embouchure de la Gironde. Elle passa néanmoins à la petite fête que j’avais organisée dans mon studio de l’Aragon (studio qui brûla par ailleurs, bien avant les 18000 hectares espagnols). Elle portait un voile de crêpe sombre, une mantille qui recouvrait sa chevelure et dont l’ombre endémique des plafonniers masquaient le front, les cils épais, et les oreilles aux lobes décollés. Comme des plumes d’ombre sous le scalp estival d’amoureux sans chapeaux. Elle était blême. Vieille. Ses lèvres, malgré l’épais maquillage, paraissaient grises. Elles étaient pures, transparentes, virginales. Au-dessus de sa lèvre supérieure le nez en forme de bec et ses narines en alerte permanente veillaient à ce qu’aucun baiser ne vienne se poser. Pourtant, elle souriait, vaguement, comme elle avait souri au jeune sacristain que j’étais alors. Engoncée dans le canapé Ikéa 1925, elle s’ennuyait ferme. Comme je passais à côté d’elle, je lui demandais : « je dois le changer très bientôt. Vous pouvez rester dedans, Acceptez seulement un petit aller retour à Bayonne en ma compagnie, vers la mi-août ». Elle me sourit alors, pour toute réponse, de ce sourire qu’ont les femmes fatales quand elles comprennent enfin pourquoi les gosses du quartier vous surnomment « veuve Lambic », pourquoi, chaussés de lunettes Boulevard, les godelureaux vous prennent pour des blaireaux, pourquoi ils vous rasent et ne distinguent ni l’Aragon de la Castille, ni leur nombril du centre du monde.

Mathilde ! Quand les fruits mûrs de la Belle tombèrent, savoureux, à l’automne de sa vie, je les recueillis dans notre lit. Nous avions encore un peu de cet esprit latin qui entoure les jeunes gorges et les ancestrales beautés d’un collier de prunes vertes ornant les cous (bénéficiaires) quand, sur ce bassin magique qu’est la Méditerranée, les seins et les roubignolles peu à peu, sur les toits en terrasse du ciel, sans lunettes d’ombre qui émasculent le soleil et masquent les hypocrites, rident encore le sable en autant de soupirs amoureux. Rien ne bougeait, qui ne soit de plaisir. Juste le ciel, quand il ouvrit ses yeux bleus. Alors les chats s’éveillèrent et se mirent à jouer entre eux. Il ne s’était rien passé. 18000 hectares de nos mémoires avaient simplement flambé. L’aurions nous su que rien n’aurait modifié notre attitude.

Par AK Pô
17/07/2015
Ptcq

IMGP5550

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s