Tribulations (d’une pensée, mais pas seulement)


migrantsJ’essaie d’être lucide. Je suis un bourgeois, un vieux bourgeois. Et je connais la chanson : « Les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient bête… ».

Pas bête au point de voter pour un parti aux thèses stériles et aux proclamations odieuses (le « détail » de la Shoah…). Cependant, je suis inquiet et parfois crispé. Il est bien loin le temps où je me querellais avec mon père, partisan de l’Algérie française, alors que je combattais le colonialisme et que je revenais parfois ensanglanté des manifestations dans lesquelles les CRS n’épargnaient pas les « bidules », ces longues matraques qui ont tué au métro Charonne.

Et je me surprends maintenant à penser qu’un colonialisme à l’envers s’est instauré. Les européens ne vont plus à la conquête de territoires dont ils vont s’emparer des ressources sous couvert de le « civiliser ». Les grandes multinationales s’en chargent et y étendent leur marché. Mais en sens inverse, des peuples déshérités rêvent des richesses de l’Europe, de ses lois sociales et de ses équipements auxquels ils n’ont nullement contribué. Arrivés sur place, leurs migrants déchantent souvent et se sentent rejetés ou inadaptés. Si une partie s’intègre, une autre partie se tourne vers un communautarisme étroit. Les chiffres peuvent faire peur : 10.000 migrants arrivés dans une seule journée à Munich, 6.000 migrants parqués dans la « jungle » de Calais, un million de migrants accueillis en Allemagne en 2015. Et cela n’est rien comparé aux migrations climatiques : de 2008 à 2014, pas moins de 166 millions de migrants climatiques ont été déplacés dans le monde, et le processus n’est pas près de s’arrêter. La plupart des pays d’accueil sont des pays du tiers monde, de même que ce sont les pays du Moyen Orient (Jordanie, Liban, Turquie) qui accueillent le plus de migrants issus de la région (de l’ordre de 6 millions). Pour couronner le tout, les métastases d’un cancer d’intolérance et de barbarie s’étendent jusque dans des pays jusque là paisibles.

Aussi, assis sur une banquette du métro ou du RER, encadré par trois Africains de forte corpulence, il m’arrive de me sentir mal à l’aise, non en raison de la couleur de leur peau mais en raison de leur différence culturelle qui me fait sentir mal à ma place.

Il est rare de ressentir la même chose dans les trains de grandes lignes. Cependant lundi soir j’ai observé des groupes d’Africains sur le quai de la gare Montparnasse et des familles semblant venir du sous-continent indien dans les voitures. Derrière mon siège, une jeune femme qui semblait d’origine subsaharienne réprimandait sa petite fille de deux ans. Celle-ci ébranlait le dossier de mon siège et poussait de tels cris perçants que je décidai de changer de place, non sans avoir une pensée hargneuse à l’égard de la mère qui n’avait pris aucun jeu pour un voyage d’une si grande longueur et qui ne réalisait pas que je pouvais avoir du mal à me concentrer sur un travail délicat. Peu fier de ma remarque, pourtant énoncée d’une manière aussi douce que possible, je revins à elle en lui portant du papier et un crayon. En descendant à Orthez elle voulut me rendre le tout et me remercia dans un excellent français, puis s’attarda sur le quai pour me faire un signe à travers la vitre. Restait dans la voiture une famille avec quatre jeunes enfants qui avait été particulièrement discrète pendant tout le voyage. Les filles portaient de jolis manteaux roses et avec l’une d’elles nous échangeâmes un sourire.

En attendant mon amie qui devait venir me chercher, je remarquai que cette famille, à l’exception du père resté debout, s’était allongée sur le trottoir du pont enjambant l’Ousse. Le père semblait anxieux. La mère, d’une grande beauté, évoquait ces visages typiques de l’Afghanistan qui vous interpellent sur les couvertures de National Geographic. Les enfants, touchants, s’étaient groupés les uns à côté des autres comme des chauves-souris sur les poutres d’une grange. Je m’approchai du père et lui demandai en français puis en anglais s’il attendait quelqu’un et s’il avait besoin d’aide. Il semblait ne pas bien comprendre. Un passant me conseilla d’aller voir le chef d’escale (le chef de gare). Celui-ci me conseilla d’appeler le 115 qui s’occupe des hébergements d’urgence. Ce que je fis. On me répondit qu’il n’y avait plus de place disponible et que l’on avait fermé deux centres d’accueil ces derniers mois. J’appelai le 17. La police me répondit que ce n’était pas son affaire de jouer à l’armée du salut. Je demandai s’ils pouvaient me donner une information utile, mais la réponse fut négative. La colère monta en moi lorsque j’entendis que cette famille n’avait qu’à aller à l’hôtel.

Mon amie était arrivée sur ces entrefaites et s’apprêtait à repartir. Je lui fis signe et lui demandai si elle acceptait de convoyer cette famille chez moi. Transporter 8 personnes dans une voiture ne lui paraissait pas indiqué. Un passant s’offrit à transporter une partie de la famille et à nous mener à une épicerie où elle trouverait de l’aide. Mais le père refusa le partage de la famille et réclama qu’on le conduise à la police ou qu’on le laisse attendre qu’elle passe. Les pourparlers duraient et le chauffeur du véhicule se découragea. Le froid et l’humidité montaient. Mon amie et moi finîmes par décider de charger tout le monde pour aller chez moi après être passés par le commissariat comme le souhaitait le père. J’étais persuadé que nous obtiendrions une réponse semblable, mais le père attendait tout du secours de la police et il fallait bien le convaincre. Il vit bien que la réponse fut aussi sèche que par téléphone. Je me félicitai du fait que la police n’avait pas bougé, car je réalisai que sans papiers la famille pouvait être conduite en un lieu qu’elle n’avait nulle envie d’atteindre après un voyage de deux mois.

J’offris des en-cas en attendant d’installer des couchages, mais ils furent refusés. Le sommeil semblait être le besoin le plus pressant (il était plus d’une heure du matin). Je pouvais offrir plusieurs pièces, mais je compris que tous préféraient des lits de fortune plutôt que d’être séparés. Les parents cédèrent les bons lits à leurs enfants et le lendemain je retrouvai les draps et couvertures soigneusement pliés. J’obtins de la boulangère qui ouvre à 6h30 qu’elle me cède exceptionnellement un litre de lait pour les enfants. Elle doubla la mise pour les viennoiseries, et me donna 4 baguettes toutes chaudes pour le prix de trois (ce qui est la règle chez elle ainsi que l’ouverture le dimanche). Tout cela fut vite dévoré.

Le lendemain fut une longue quête de la marche à suivre. Les employées de la préfecture nous accueillirent avec humanité et célérité et nous dirigèrent vers une association chargée d’assurer l’accueil et le suivi des réfugiés. Nous y trouvâmes beaucoup d’attention et de dévouement ainsi qu’au Secours Catholique, plus tard dans l’après-midi. Mais que la procédure était compliquée ! Je me perdais dans les sigles, les démarches à faire et je me demandais comment des migrants ne parlant essentiellement que le farsi (?) pouvaient s’y retrouver. Un bon d’hébergement dans un hôtel fut obtenu ainsi qu’un rendez-vous à la préfecture. Le Secours Catholique donna un bon pour faire les 24 photos exigées par la préfecture pour déposer une demande d’asile. Mais comme il en fallait autant pour la préfecture de Bordeaux qui doit prendre des empreintes digitales, c’est 48 photos qu’il fallait prendre. Je menai ensuite la famille à un magasin tenu par un Afghan qui offrit avec joie de s’occuper de la famille et de servir de traducteur. Je sentis la famille sortir un peu de son angoisse (pour le père) et de son accablement ou sa prostration (pour la mère enceinte et peut-être souffrante).

Bien sûr, on peut se poser des questions pour la suite. Leur demande sera-t-elle acceptée ? Réussiront-ils à s’adapter ? Notre pays fait-il tout ce qu’il est possible de faire pour mettre en œuvre son idéal de fraternité ? Les dévouements individuels suffisent-ils à compenser la lourdeur d’une machine administrative qui n’a pas pris en compte la dimension du problème ? Cet accueil crée-t-il un « appel d’air » qui fait entrevoir aux candidats à l’émigration un eldorado ? Le rôle des médias qui ont largement diffusé des images n’est-il pas à examiner ? Pour ce qui concerne l’émigration syrienne, il faut constater qu’elle connaît un décalage dans le temps de quelque deux ans : les atrocités perpétrées par le régime ne datent pas de ces derniers mois. Hélas les gens de la contrée n’ont pas fini de pâtir et la solution des problèmes n’est pas simple. Les yaca ne suffisent pas, pas plus que la critique des dirigeants.

Pour moi, je mesure la portée de ce que déclarait le philosophe Alain Badiou en faisant la distinction entre la satisfaction et le bonheur : « le bonheur, c’est autre chose : c’est découvrir que l’on est capable de quelque chose dont on ne se savait pas capable », à l’image de l’amoureux qui change sa vie pour l’être aimé.

 

par Vieux c..

À propos AltPy Rédacteurs

Le profil rédacteur commun, pour les rédacteurs n'ayant pas un profil wordpress enregistré.

Comments

  1. Fayet Hélène says:

    Je comprends que l’on puisse mettre en doute ce récit. Mais il ne s’agit pas d’un « docu-fiction romanesque ». Certes, le Béarn est éloigné de tout, mais il ne peut rester figé dans un territoire préservé des évolutions du monde actuel. L’expérience décrite en est un exemple.

    Je connais l’auteur de ce texte et je tiens son récit pour authentique.
    D’autant qu’il m’a montré des photos de cette famille (dont l’une prise
    à la préfecture) et je l’ai aperçue. Il a eu du mal à se décider à
    écrire ce texte car il ne cherche ni les compliments ni les blâmes. Les
    sourires d’enfants qu’il a obtenus sont pour lui une récompense plus que
    suffisante. Il souhaite seulement témoigner et faire réfléchir.

    A l’appui de son affirmation sur la complexité du processus il m’a
    montré le « Guide du demandeur d’asile » édité par le Ministère de
    l’intérieur sous l’égide de l’OFRA, de l’UNHCR, de l’OFII. Il l’a obtenu
    à la préfecture : il fait 46 pages…
    Il m’a confirmé que le personnel de la préfecture et les travailleurs
    sociaux des associations telles l’OGFA sont d’une humanité et d’une
    compréhension exemplaires. Il veut souligner cela dans un pays qui voit
    souvent les fonctionnaires comme des privilégiés imbus de leur pouvoir.

    Il observe cependant que le logement en hôtel n’est pas le plus adéquat
    pour une famille avec de jeunes enfants, ni le plus économique. Aussi,
    Alternatives-Pyrénées qui se donne entre autres pour mission de veiller
    à la bonne utilisation des fonds publics peut légitiment se pencher sur
    cette question. Et, pourquoi pas, éventuellement inciter les bonnes
    volontés à faire des offres de logement.

    J’essaierai d’obtenir de l’auteur une suite de son récit, mais je ne
    promets rien: l’auteur n’a rien d’un militant. J’espère que des personnes de bonne volonté prendront le relais pour ce cas et les autres qui ne manqueront pas de se présenter. Pour faire vivre la fraternité. Car dans le monde de demain la solidarité sera indispensable.

  2. Très bien écrit mais que de questionnements ? Comme dans un bon roman, on aimerait savoir la suite. Très vite. Mais, là malheureusement on est dans le réel. L’issue est « compliquée ». Merci beaucoup pour ce fort témoignage.

    • J’ai effectivement l’impression quelque part d’être dans un docu-fiction romanesque, de quelque part m’être fait avoir par l’auteur. Bien joué, bien raconté, mais pas forcément « véridique ». Mais j’accepte d’avoir tort si le contraire est probant.

  3. Un vieux con comme on aimerait le devenir. (mais tu l’es déjà, vieux, arrête de faire le con!)
    A l’auteur de l’article : avez-vous gardé un contact (téléphone par exemple) et pensez-vous qu’il y aura une suite que vous nous ferez partager?
    En tout cas, merci pour ce récit sensible et humain. Rare !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s