Vie et mort de mon premier roman


IMGP5860 Mon premier roman s’est vendu à dix exemplaires, autant dire que vous avez de la chance d’en tenir un entre vos mains. En effet, vous possédez désormais un objet rarissime que seuls dans quelques décennies, un ou deux boutiquiers des quais de Seine trouveront encore le courage de placer dans leurs bacs. Autant dire aussi qu’alors, dans un siècle, ce petit ouvrage vaudra une fortune, bien qu’il n’eût pas fait celle de son auteur, ni en son temps, ni jamais.

Je reconnais que ce recueil d’une cinquantaine de pages ne valait pas le coup d’être ni acheté ni volé. Agglomérat de phrases au style amphigourique, chef d’œuvre de narcissisme insane, intrigue inexistante, le tout enserré dans un format in octavo au papier non lavable en machine, bref un petit ouvrage rédigé sans passion, sans talent, mais à compte d’auteur pour sauver le monde de l’édition des auteurs séditieux.

Comme vous pouvez le voir écrit sur la couverture, chers dix lecteurs, le titre en est : « carnet de l’immobilité ». En exergue, cette phrase mémorable : « si je n’existais pas, faudrait-il inventer le néant ? » Le premier chapitre est un ramassis de souvenirs d’enfance. Sur les vingt cinq pages qui le constituent, au final seule une phrase retient l’attention avant de plonger le lecteur dans un lourd sommeil : « baignant dans un parfum de gynécée, jardin de femmes en fleurs que, quand elles vieillissaient, l’âcre odeur des géraniums anoblissait encore . » Le second chapitre était irrévocablement empreint du nombrilisme le plus ombilical.

Vingt cinq autres pages pour décrire l’auteur sous toutes les coutures, sa vie romancée, sa morale d’homme des cavernes, ses amours avec une oursonne dans les bois du Baget, son héroïsme lors de l’attaque du train Oloron Bedous par une bande de sarrazins descendus de Lescun, tout cela écrit dans un charabia insensé mêlant l’argot, les langues vernaculaires et les jeux de mots interdits de l’almanach Vermot. Mieux vaut, chers dix lecteurs, vous contenter de cette phrase qui résume à la perfection l’inanité du récit, plutôt que de perdre votre précieux temps à tourner les pages : « il avait en lui ce vent frisquet qu’exploitent les roseaux pour qu’enfin le chêne ne renie plus la courbe des remords. »

Vous l’avez constaté par vous-mêmes, chers dix lecteurs, ce « carnet de l’immobilité » ne déclenchera pas un tsunami d’enthousiasme ni un mascaret de critiques aimables, pas même une ride sur l’onde calme du lac de Gardères Eslourenties. Cependant, je n’ai nul regret d’avoir commis cet ouvrage, bien au contraire. J’ai compris qu’en travaillant le style et l’intrigue je réaliserai quelques ventes supplémentaires sur le prochain ouvrage dont je viens d’entamer les premières phrases. Les voici, en exclusivité pour vous :

« Arrivé devant la porte du vice-consulat de Serbie, Mony pissa longuement contre la façade, puis sonna. Un Albanais vêtu d’une fustanelle blanche vint lui ouvrir. Rapidement le prince Vibescu monta au premier étage. Le vice-consul Bandi Fornoski était tout nu dans son salon. Couché sur un sofa moelleux, il bandait ferme ; près lui se tenait Mira, une brune Monténégrine qui lui chatouillait les couilles. »(*)

Je sens que je vais faire un tabac, ça sent le Congourt, euh, le Goncourt !
(*) Guillaume Apollinaire, « Les onze mille verges »

-par AK Pô
13 11 2015
Ptcq

(PS: bien sûr, tout ceci est faux)

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