Terremoto, terre motus, terreau facho… etc


_IGP2373C’était un soir de décembre. Cela faisait des années que nous le sentions frétiller sous nos pieds, à l’improviste. Nous savions qu’un jour viendrait où la danse macabre s’élèverait dans les fumerolles éruptives du diable, emportant nos rires et nos maçonneries. Plusieurs secousses nous avaient habitués à cette façon de ressentir les choses, tant on avait perdu le flux tellurique de notre vie quotidienne et que nous agissions plus machinalement qu’humainement sur un sol multi-millénaire.

Ce dimanche-là, j’avais pris du retard, la nuit commençait à tomber. Pourtant, il fallait nourrir les poules, de pain rassis, d’épluchures et de quelques grains de maïs, pour que demain continue à tous nous faire vivre. Cela faisait deux mois qu’il n’avait pas plu, et nous mangeâmes plusieurs fois dans le jardin, Rosita et moi, dans un air printanier qui déniait la saison comme poussent les fleurs au bout du canon des fusils. Le parfum des feuilles mortes dansait, soulevant l’amnésie de ce que nous vivions : l’irresponsabilité.

C’est alors que la Terre trembla, ce dimanche soir là, et tout ce que nous avions oublié se présenta dans son indéfectible réalité : pans de murs écroulés, maisons détruites, immeubles lézardés, câbles et canalisations rompus, routes éventrées, arbres déracinés, bétail occis, familles accablées, victimes geignant sous les décombres, morts fuyant les cimetières, le cataclysme était là, pointant sa large silhouette d’ombre sur le petit pays rougeoyant d’incendies. Oui, la Terre avait tremblé, laissant les hommes nus face à eux-mêmes. Certains se demandaient « comment en est-on arrivés là », d’autres parlaient des « racines du ciel » dont la sève s’était évaporée, laissant les hommes troncs incapables d’agir. D’autres encore parlaient de « tactique politique », de « discours de la méthode », agrémentant leur parole d’un tableau de Rubens, ce génie qui intégrait dans ses noirs un peu de rouge sang-Carmen pour éclairer le deuil et raviver l’amour, mais il était trop tard : « tout est extrêmement lié », auquel un autre répliquait : « je vous ai compris », puis un autre encore :«et demain ? Comme avant ! »(*). La Terre sonnait le hallali de l’Homme et Allah serrait le grand Vialatte dans ses bras velus.

Ah que tous étaient fiers d’être enfin d’accord et de continuer à posséder chacun les clefs qui solutionnent, tout en restant intègres quant à leur désaccord, qui reprendrait sa place dès que tus les violons, les sanglots longs, l’automne, et nourries les poules de pain rassis, d’épluchures, et d’internet. Mais en ce tragique soir, c’est une indéniable réalité qui sauta sur les perches radiophoniques : seuls dans les campagnes les poulaillers restaient entiers. Les gens, ceux de la ville essentiellement, commentaient. Ils se demandaient si les poules et le diable n’étaient pas liés pour renverser l’hégémonie de la supra-territorialité que représentait l’Agglo, un genre de remake de Chicken run rebaptisé Chicken pool Ô Pau, si les poulaillers d’acajou de la Ville ne servaient pas de planque à nombre sapajous, bref, sur ces instants pathétiques, ils ergotaient, ratiocinaient. Si la Terre tremble, c’est soit de peur, soit de fièvre, ou des deux à la fois. Ou alors (chéri, remets-moi Nougaro), est-ce la danse macabre tourbillonnante de fumerolles cendrées évoluant sur une scène faite non de planches de bois mais de plaques tectoniques immobiles, scène enchantée par le parfum des feuilles mortes et des rappels ramassés sur les champs électifs, ô fruits exquis de la notoriété et du pouvoir, la Terre tremble et l’Homme nu cache sa nudité face à un monde qui ne le regarde plus.

Rosita, légèrement blessée (elle nettoyait la niche de Francesco, notre chien, quand le toit s’en est écroulé), -car je vous rappelle que ce tremblement de terre est parfaitement réel, et qu’il se produira quand il voudra- (spectacle gratuit, vous donnez ce que l’on vous demandera en sortant), Rosita donc, ma compagne, porte sa main à ses lèvres, puis m’envoie son baiser, que le parfum des feuilles mortes transporte jusqu’aux miennes. Ce baiser prend durant le voyage le goût âcre d’une démocratie corrompue. Je sais que Rosita n’y est pour rien, c’est le fruit du terremoto, du earthquake, du
地震
Et puis celui de la peur. La peur des hommes nus, devenus aveugles à trop avoir regardé les lumières factices d’un monde de marionnettes qui aura au moins eu ce mérite : le rêve épouvantable de ce dimanche soir là. Rubens remettra du rouge dans son noir, Stendhal écrira le rouge et le noir, et nous, sous le joug de nos savoirs, subirons l’esprit de ces vins qui nous font oublier dans de petits verres la grande Histoire. Alors, voyant leurs doigts trembler quand ils saisissent l’aventure d’un nouveau monde rempli d’ivresse, tendant le bras droit pour qu’on les serve, et criant plus vite, plus vite, vous comprendrez que ce texte n’est pas écrit que pour parler des poules.

-par AK Pô
17 12 2015
Ptcq

(*) : les mots entre guillemets correspondent aux titres actuellement sur le site

Comments

  1. Chipounette, il ne faut pas cliquer sur le « j’aime » en bas d’article quand tu me lis sur mon poste. Maintenant, qui va aller récupérer Toutouni le petit chien échappé sur la toile?

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