le 25 décembre, ne contez pas sur moi !


_IGP2403Comme nous étions à la veille de Noël il s’était enivré, avait invité tous ses amis, des gens rencontrés dans les bistrots ou sur le pavé glissant des rues, à fêter son avènement dans sa petite cahute. Il était né le 24 décembre, et portait déjà sur sa trentaine fatidique le poil épais des longs frimas, et cette solitude de loup dont la nuit mène la trace vers les commissariats, quand ils sont pris au piège. Mais ce soir-là, la vie lui avait donné patte blanche et il rentra chez lui, accompagné de ses joyeux compères, de ses lutines commères. Le ciel était constellé d’étoiles et d’alcools forts.

On dîna comme des princes, et quand vint l’heure du dessert, il enfourna dedans sa grande gueule ouverte un revolver,appuya par méprise sur la gâchette, croyant tourner la chanterelle festive que James, son meilleur ami, avait percée dans la bonde du tonnelet de vin rouge, et le coup partit. Et de ce coup-là, il ne revint pas. On excuse l’inattention, on méprise le geste. Ses amis, comme il était fin ivre, et mort de surcroît, ne portèrent plus tard au cimetière que la dernière bouteille que ses lèvres, et les leurs, avaient étanchée. Dieu reconnaîtra leur ADN.

Johanna, sa veuve, prépara des toasts, un dîner funéraire, on amena des girls et des gigolos pour mettre un peu d’ambiance dans cet immobilisme chrétien où l’on attendait désespérément que le mort se mit à danser pour réveiller les vivants. On fit venir un taraf de haïdouks, des chants klezmers inondèrent le salon, des loups des Carpates chantèrent Reggiani, mais rien n’y fit : l’homme était mort. Son âme s’était envolée dans la part des anges, en silence, sans un rot. Lui qui avait toujours vécu entre deux eaux de vie se trouva propulsé au niveau du degré zéro, coincé entre la glace Gay-Lussac et le miroir translucide censé refléter les hommes aveuglés par leurs ambitions stériles.

Cette histoire pourrait s’arrêter là, puisque celui dont il est question est mort. Mais il s’agit d’écrire un conte de Noël. Et comme en politique, ceux que l’on croit morts renaissent. Ah ! Quand le bruit des casseroles renaît en nouvelles musiques pastorales, que l’étoile dans le ciel est en dernier recours le seul rempart contre des flammes diabolisées, quel est le loup qui, de retour des steppes sibériennes, ne chercherait à rentrer de nouveau dans la bergerie des moutons crédules ?

C’est alors qu’un grand rire éclata dans le ciel : le mort était monté seul, maintenant tous le voyaient descendre, et ce n’était pas celui qu’ils avaient vu raide comme une croix de saint André. C’était un bel et grand homme, maigre, portant une barbe de hipster sombre, qui brandissait un ordinateur portable au-dessus de son crâne mi chauve. A le voir ainsi, vêtu avec élégance, ses anciens amis, vieux loups amers, louveteaux, furent pris d’un doute. Il fut demandé à James, l’homme de la bonde, de vérifier qu’il s’agissait bien du même homme que celui qui les avait tous réunis pour fêter son décès. Johanna à son tour flaira l’individu, qu’elle authentifia illico : « une telle odeur de mojito ne peut s’exhaler que de mon mari. » Alors une ovation accueillit le ressuscité, et tous furent attentifs à son discours, que voici :

« Amis,
une fois n’est pas coutume, je tiens à tous vous remercier d’être venus nombreux pour définitivement m’enterrer. En cela, je reconnais en vous la générosité du geste et la crédulité de l’imbécile. Car, voyez-vous cet objet céleste (il élève à nouveau l’ordinateur au-dessus de sa tête) est l’outil unique et incontournable qui mènera le monde à l’Eternité, la misère disparaîtra, les amoureux accéderont aux jardins des Hespérides avec obligation de saisir les fruits qui auront goût divin de chair, de pulpe et de petits noyaux à sucer longuement, la lumière et l’eau des fontaines couleront ensemble, connectées sur les mêmes réseaux, les mêmes terminaux, facilitant la facturation et la transmission aux abonnés, la nuit tombera en appuyant sur une seule touche du clavier et le jour en tapant ctrl alt f6. Les animaux domestiques pourront, grâce à leur diode RFID intégrée, se charger de faire les courses et le ménage, peut-être vous véhiculer (c’est en cours d’étude) si votre clé de téléportage ne fonctionne pas (votre robot est en grève, pourquoi ? Dénoncez-le!). Et tout cela dans cette petite boîte compacte, résistante aux chocs et aux intempéries, au réchauffement climatique et aux TOC multiraciaux , le tout pour un prix tout à fait abordable, puisque vous aurez l’éternité pour en acquitter la facture. »

Le discours fut acclamé. Les chants klezmer se fondirent en gavottes grivoises, les tarafs de haïdouks s’enfuirent en emportant pain, vin, cigarettes et fromages, et les loups des Carpates remirent leur masque pour s’exiler au carnaval de Venise. Bref, tout rentra dans cet ordre qui veut que quoi qu’on fasse rien ne bouge, raison pour laquelle il vaut mieux tirer la queue du diable que celle du loup, qui, en la circonstance, vous salue bien !

-par AK Pô
25 12 2015
Ptcq

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Comments

  1. Eric Gildard says:

    C’est un beau cri désespérant de lucidité… dans lequel la mort est plus belle que la vie ! Bravo…

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