2015, année noire…


IMGP6779Quand j’ai vu la nuit tomber je me suis dit c’est impossible rien ne peut être pire et pourtant, à cet instant, ce qui se déroulait était tout à fait crédible, presque réel. Une pluie d’étoiles inondait le ciel et sur nos têtes tombaient d’étranges gouttes multicolores. Je me souviens d’avoir vu des gens le crâne recouvert de bérets en pure laine, des familles réfugiées sous des parapluies de berger et des bureaucrates recouverts de papiers à en-tête, je me souviens aussi d’une gamine qui jouait avec un chiot, dans le square Baltimore. On aurait dit que tous, d’une manière ou d’une autre, savaient que la nuit allait tomber d’une façon excessive, ce soir-là. Que dire alors de leur surprise ?

La nuit tomba brusquement, mais elle tomba du sol. Personne ne s’y attendait, naturellement. Elle fit jaillir les ombres de toutes parts. Tout ce qui était vivant fut enveloppé d’une brume épaisse et gluante, dont les lampadaires au tout début dessinèrent les ombres chinoises, puis la ville fut plongée dans l’encre. Une encre qui appelait au secours les calamars sur un fond de papier pareillement noir. La nuit expédiait des millénaires de vies, de connaissances et de mépris dans un paquet cadeau enrubanné de néant. L’ombre avait fui le corps des hommes et son rire dans la nuit tombait comme retourne le condamné dans son ergastule, dans les confidences du vide.

J’ai erré dans les rues car je connais la nuit : je suis aveugle de naissance. Je connais le claquement des parapluies aux moindres gouttes, l’agitation des poux sous les couvre-chefs des préfets, et la crainte des bureaucrates à perdre leurs cheveux quand se rebellent les mèches subalternes, je connais aussi le petit aboiement du chiot qui urine sur les chaussettes d’une enfant, dans le square Baltimore. Vous voyez, je sais de quoi je parle. De même, je sais qu’à me lire vous ne tremblez pas de peur, tant que vous n’entrez pas dans l’histoire que je vous raconte. Pour l’instant. Car à l’heure où j’écris ce texte, il fait encore plein jour. Vous terminez une sieste amoureuse. Dehors, le ciel est d’un bleu impertinent. Qu’est-ce qu’un bleu impertinent ?

Une pluie d’étoiles inondait le ciel et sur nos têtes tombaient d’étranges gouttes multicolores. Mais nous n’avions déjà plus de têtes, juste des cervelles remplies d’ancres noires plongées dans la dérive des continents. Et ces gouttes, quand il faudrait en éprouver les effets, n’étaient que petits cachetons de dépendance et d’inefficacité, fruits colorés de grands laboratoires faisant fortune sur la crédulité des gens, pendant que vos corps paresseux de sybarites sucrent les champs de fraises dont on colore les Maserati et autres Ferrari…mais sans cela changer le cours du temps : la nuit tombait pour tous, riches et pauvres, jeunes et vieux. Dans le petit square de Baltimore une fillette riait d’entendre son chiot japper, elle ne le voyait plus, la nuit était tombée. Mais le chien jouait à attraper son ombre blanche, dissimulée sous sa queue, et il tournait autour pour la saisir, sans comprendre que tous les enfants du monde étaient devenus aveugles, à la nuit tombée, à force de regarder d’illusoires soleils embraser leurs horizons.

Alors, maintenant que vous savez, vous commencez à trembler. Rassurez-vous, dans quelques heures une nouvelle année se lèvera, pleine de vie, d’espoir et de lumière.

Bonne année à toutes et tous (demain, un texte plus joyeux, promis!)

par AK Pô
31 12 2015
Ptcq

Comments

  1. Joël Braud says:

    Merci AK Pô pour ce texte qui tourne une page bien triste. Attendons demain avec… comme une avidité.
    Meilleurs voeux.

  2. Georges Vallet says:

    « Bonne année à toutes et tous (demain, un texte plus joyeux, promis! »)

    Bonne année à vous aussi, une année pleine de jolis textes comme on en a l’habitude, quand ils viennent de vous.
    Un texte joyeux, vivement demain!

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