une histoire tordue (but so amazing)


IMGP6570Deux mouches épileptiques, en cet hiver qui n’en était pas un, se fracassaient le crâne contre la vitre, observées par un matou rouquin assis sur un coussin du canapé. Allongée, détendue, Ginou-Ginette faisait la sieste. Le chat parfois la regardait avec bienveillance, scrutant en même temps les mouches. Entre le bruissement des unes et le ronflement de l’autre, il hésitait. Certes, aucune raison en cet instant empli de tranquillité ne l’incitait à la moindre action. Il avait envie de ronronner, mais sa surveillance s’en trouverait affectée, et son appétit réduit à ces deux mouches, deux amuse-gueules vite avalés, alors que Ginou-Ginette, toute de chairs pleines et de saveurs régionales, offrait tout un panel de méphistophéliques mets.

Il régnait en cet instant comme un moment d’éternité. La pluie battait les carreaux et les mouches, affolées sans doute par leur liberté refusée à grands fracas, ignorant le chat et la femme qui dormait, se mirent à voltiger au-dessus du coussin, puis l’une se posa sur la peau alanguie de la douce endormie. Un claquement de main estourbit immédiatement l’insecte, qui alla voltiger jusque dans la gueule ouverte du chat, surpris par le bruit de la claque. Il l’avala sans mastiquer, ce qui est frustrant, car le goût file directement dans l’estomac, qui est un organe plein de miasmes peu réjouissants.

Réveillée par surprise de sa sieste, Ginou-Ginette se montra très courroucée. Elle engueula le matou, censé surveiller la quiétude de son sommeil, et voulut l’attraper par la queue, mais il était déjà dans la cuisine, sous le poêle à mazout. Alors elle vit la seconde mouche, plus affolée que jamais, frappant sur le carreau avec toute l’énergie du désespoir, manquant de briser ses ailes à chaque tentative. La pluie claquait sur les vitres quand soudain un visage d’homme apparut derrière elles. Un halo de buée l’estompa un instant, le temps qu’il essuyât la vitre d’un revers de main. Dans le prisme des gouttes éclaboussant la paroi de verre, dégouttait le visage émacié, mal rasé de l’individu. Ses cheveux bruns filasses ruisselaient en longues mèches désordonnées, et tout dans cette gueule hirsute rappelait le crève la faim que l’on croise en ville comme dans les campagnes.

Ginou-Ginette, à la fois surprise et terrifiée par la vision de cet homme, se leva d’un bond et courut fermer à clé les portes d’entrée et du garage. Le chat, pris de panique, grimpa sur les rideaux du séjour, traversa en courant le plafond et descendit le long d’une cloison en griffant le papier peint récemment refait, avant de s’éclipser dans le grand placard de la cuisine, derrière la réserve de croquettes. En même temps, c’est à dire en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, l’homme avait gagné le seuil d’entrée et secouait avec insistance la fine chaîne de la clochette, qui tinta, couvrant le tumulte né de la chute des hallebardes (selon la formule consacrée) sur le sol gravillonné. Devant l’absence de réaction, l’homme fît tinter la clochette une seconde fois.

Tout à coup, d’une voix tonitruante mais néanmoins empreinte d’un profond désespoir : « – c’est le facteur, ouvrez, s’il vous plaît, j’ai un colis pour vous ! ». Le cœur de Ginou-Ginette bondit, soulevant sa poitrine et hérissant ses cheveux bouclés. Le colis ! Le fameux colis acheté quinze jours avant chez Amazing ! Elle avait oublié sa demande de livraison à domicile, cochée en bas du bon de commande, avec un supplément presque rédhibitoire (deux culottes en soie et deux soutien-gorges avec bonnets offerts constituant l’essentiel du paquet). L’homme qui se présentait était donc le livreur.

Pourtant le doute s’installa en elle. Les jours de pluie, elle en avait pris l’habitude, il n’y avait aucun courrier dans la boîte aux lettres, aucune livraison de produits congelés, pas de visite de sa famille, même les chats ne se montraient pas. Et voilà qu’un homme assez bizarre se tenait devant l’entrée, trempé des pieds à la tête, sous prétexte de livrer un paquet. Habituée aux contes de son enfance et aux histoires de grands méchants loups, elle eut l’idée saugrenue de demander à l’homme, au travers de la porte entrouverte, de lui montrer patte blanche (expression consacrée). Le gars râla. Il faisait déjà un temps de chien, et en plus on lui demandait de montrer patte blanche ! Non mais, ma bonne dame, dans quel monde vivons-nous ? Eh bien, mon bon monsieur, nous vivons dans un monde où la fiction dépasse la réalité.

A l’heure des écrans tactiles, de l’intelligence artificielle, de l’électro-ménager connecté, à l’heure de la robotique, de la domotique et de la ruée des clampins dans les hypermarchés dès avant l’aube qui se précipitent pour acheter en solde d’immenses télés à écran plat et autres « affaires », des caméras des capteurs des télécommandes pour stores, des banques sans banquiers, des détecteurs de mouvement, des voitures sans chauffeurs, des sex toys , des drones, des parapluies qui prévoient la météo, des pansements pour prendre la température à distance (cf lien ici), voici qu’un type bien vivant, peut-être un assassin, un terroriste, vient me livrer un colis piégé ici, au fin fond de la campagne. Quelque chose ne gaze pas, pensa t’elle.

L’homme fit alors passer dans l’interstice de la porte le bon de livraison estampillé Amazing, obligeant moralement Ginou-Ginette à ouvrir la porte, ne serait-ce que pour récupérer le paquet. A peine eut-elle défait le loquet que l’individu se précipita sur elle, la prit par la taille et l’embrassa avec ferveur. Le chat sortit la tête du placard, les moustaches frissonnantes.

« – Ah, madame ! Excusez mon empressement, mais j’attends depuis si longtemps à la porte que mes os en sont glacés, que mon cœur bouillonne et que mes sens perdent le nord. Il en va ainsi chaque fois que je livre des jolies femmes seules alanguies dans leur canapé, les jours de pluie. »
« – ce n’est pas une raison pour me sauter dessus, malappris ! »
« -Madame, vous vous méprenez ! Si j’ai agi ainsi, c’est par altruisme ! Pour vous sauver de cette seconde mouche qui vous tournait autour et que j’ai aperçue par la fenêtre, en arrivant chez vous ! Et mon analyse de la bestiole a été fulgurante : c’était une mouche bionique munie d’une ceinture d’explosifs, type Tsé Tsé Dum Dum, calibre 12. Elle est désormais hors d’état de nuire ! »

Il ouvrit alors la main, dans laquelle une petite fiotte de mouche déglinguée exposait stupidement ses nano-rouages. Au moment où il demanda, pour le colis, à Ginou-Ginette de lui signer une décharge, le chat rouquin explosa.

-par AK Pô
09 01 2016
Ptcq

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