C’est quoi, la vraie vie ?


IMGP5479Comme c’était dimanche, qu’à dix sept heures je devais récupérer mes enfants chez la tante Adèle, je renouais vite fait les lacets de mes Konverses, disant à Mona, ma maîtresse, que ce coup-ci Louise ne me pardonnerait pas et que je n’aurais plus aucun droit, ni de visite, ni de garde alternée, et tout cela parce que les gamins détestaient la tante Adèle, dont l’éducation d’une autre époque entretenait encore des morales semblables à celle de l’unicité de Dieu.

J’ai quitté l’appartement et ai enfilé les quatre étages par les escaliers, l’ascenseur étant occupé par un notable de la ville qui grimpait voir Lise, la voisine de palier de Mona. Le dimanche, vers les heures ébranchées du cinq à sept, c’était le jour des visites, chez Lisa. Elle y recevait ce que l’on peut attendre de démocratie : beaucoup d’ hommes et très peu de femmes. Il s’agissait souvent (je les ai croisés à de nombreuses reprises) de gens « importants » venus se ressourcer à la dimension humaine de leur fonction en pratiquant le corps à corps, venus parcourir le monde par la ludicité des caresses et fuir surtout la cité qu’ils étaient censés représenter et construire pour tous. Mais le temps (me) pressait, et je hélai un taxi qui ne s’arrêta pas.

Comme c’était dimanche, il n’y avait pas de bus. De plus, je n’avais en poche que ma carte bleue, car à l’aller j’avais ferraillé vers les Halles et le Foirail toute ma monnaie (et une partie de mes clopes) entre les indigents qui misent sur le carreau leur poker menteur et sont, en grande majorité, les seuls représentants de la race humaine qui se rencontre ce jour-là dans les rues. Comme j’avais encore des jambes saines, et que tout usage d’un instrument évoquant le handicap (qui fait souvent qu’on le repère de loin), je parle du fauteuil à roulettes dont l’usage n’était pas encore de mise au début du siècle dernier, mais je pourrais évoquer la trottinette ou le skate bord, ou tout autre machine permettant de se rendre d’un point A à un point B sans s’essouffler plus que de raison, jusque là vous suivez, non, je reprends : ayant encore des jambes saines, je me mis à courir pour récupérer mes gosses chez la tante Adèle, soit 2000 mètres à parcourir en espace urbain, ce n’est pas rien.

A mon arrivée, les gosses faisaient la sieste, après avoir goûté des pâtisseries industrielles et bu du chocolat sans cacao. La tante Adèle, qui savait par expérience tout de mon père, radotait. Elle ne cessait de me comparer à lui. Et, aux couplets jamais renouvelés de la conversation, à chaque fois s’enchaînait le refrain : « tu es vraiment comme ton père ! ». Mon père, il est vrai, était un flambeur de première. Entre les courses et les chèques en bois au supermarché et ailleurs, il avait tout d’un prince arabe qui fait sauter son cheval au-dessus des caisses enregistreuses. A quarante cinq ans, mon père s’est pris le bras dans une défonceuse de menuisier, et, recousu, il en a gardé des sillons vastes comme des tranchées de 14. Comme il bossait au noir (ce fut prouvé), en plus de ses horaires « déclarés », il n’a touché pour indemnités que ses testicules. C’est sans doute pour ça que la tante Adèle m’a, à de nombreuses reprises, proposé de dealer un peu de shit. Elle en cultivait dans le grenier, et s’était même mise à l’énergie solaire pour ne pas se faire repérer par les argousins d’EDF.

Pendant quelques années j’ai suivi la combine puis, à trente ans révolus, avec trois gamins sur le dos, j’ai cherché un vrai boulot, parce qu’il n’était plus possible d’arnaquer les loufiats qui se déglinguaient au fur et à mesure que je leur fourguais leur drame. Il me fallait un vrai boulot pour rentrer, avec Louise, dans la vraie vie. C’était quoi, la vraie vie ? Une maison, des gosses, une bagnole, de quoi bouffer et se payer des vacances une fois par an. Et puis, petit à petit, est venu le besoin, ou plutôt l’intention, de se payer de l’électro ménager, une grande télé, des smart phones, des fringues mode pour nous et prioritairement les gosses, et surtout entrer dans ce nouveau langage : vouloir plus pour être plus au top que le voisin qui en voudrait encore plus, cette taupe, ce bâtard. Entrer dans la guerre fermée le dimanche mais ouverte dès l’aube pendant les soldes : faire des affaires, sans réellement savoir ce qui est nécessaire de ce qui, au final, dessert et supervise la chute. Manger la cerise et payer le gâteau. Se désolidariser des autres, devenus adversaires, pour vivre un mal vivre plus désespérément vide, plus tragique qu’un cheval de Troie dans son ordinateur, là était la vraie vie.

J’ai laissé les gosses chez tante Adèle, ce dimanche là. Je n’avais aucune envie de retourner chez Mona. Peut-être y aurait-il un autre homme ? J’ai préféré reprendre le chemin qui mène vers mon logis. Recroiser les indigents à qui l’on a déjà versé l’obole et qui, souvent, vous reconnaissent et vous sourient. Sauf quand ils sont ivres. C’est à dire morts, sur le carreau du poker menteur des rues sales. Dans la cage d’escalier où j’habite, un vieil immeuble des années soixante, il y a dans le vestibule un grand miroir un peu écaillé, une antiquité sauvegardée par on ne sait quel miracle, un miroir qui garde sans doute en mémoire tous les locataires et propriétaires qui ont habité ici. On pourrait même lire, si ce miroir était placé dans un musée, les multiples fêlures des femmes des hommes et des enfants qui, jamais, ne l’ont traversé d’un regard sain, d’un œil qui aurait, sans le dire, répondu à cette question : « c’est quoi, la vraie vie? »

A Larouture

AK Pô
24 01 2016
Ptcq

Comments

  1. Tout simplement excellent !

  2. Larouture says:

    Merci pour cette réponse.
    Ma vie est beaucoup plus simple que celle que vous décrivez. Enfin, je suppose. C’est une vie ordinaire :

    Ce matin j’ai conduit ma femme à la gare de Dax. Elle a été appelée en urgence à Paris pour cause de varicelle. Pourquoi Dax, parce que les prix sont les moins chers (IDTGV). Ce n’est qu’à 1h de notre domicile contre 50 mn pour la gare de Pau et 30 mn pour la gare d’Orthez.

    Arrivée à Paris, elle a du prendre le bus. Elle adore prendre le bus. Moi je préfère prendre le métro. Surtout lorsqu’on doit attraper un train. En arrivant à l’angle de la rue de sa résidence, elle descendra du trottoir pour éviter la surface que squatte un SDF depuis trois ans. Il est originaire des pays de l’Est. Parfois, il joue aux échecs sur le trottoir avec des collègues. Je joue très mal aux échecs. Avant lui, deux autres personnes s’étaient succédé à cet endroit. Vu leur état de santé, je doute qu’elles soient encore de ce monde. Notre voisine de l’appartement au dessus, catholique engagée, avait coutume de leur apporter tous les soirs une assiette de soupe. Maintenant les services sociaux de la ville se relaient.

    Demain matin ma femme va se lever à 5h et doit être en banlieue à 7h30, heure à laquelle nos enfants partent travailler. Dans le train elle sera en compagnie d’une majorité de passagers d’origine non européenne. Ils ne seront pas en train de retourner chez eux après une nuit passée à Paris à faire la fête ou pire. Mais que vont-ils faire?
    Ils vont travailler. Travailler dans le bâtiment, dans des commerces, faire de ménages, garder des enfants. Avant de se retrouver dans ce train qui part de Saint Lazare, ils ont déjà emprunté le métro depuis le Nord ou l’Est parisien. Près de deux heures de transport au total.

    Demain soir ma femme quittera la banlieue après 7h au retour des enfants et sera de retour à Paris après 20 h. A cette heure là à Pau, c’est tard. Les rues sont désertes et marcher en ville n’est pas rassurant. A Paris, ce n’est pas le cas car il a toujours du monde. Et ainsi de suite pour les jours suivants.
    Samedi elle fera le trajet retour, de la même façon. Je l’attendrai à la Dax à l’arrivée de l’IDTGV. Elle sera heureuse d’avoir gardé notre petite fille. Elle sera aussi exténuée mais aura la force de regarder dans tous les coins s’il n’y a pas trop de désordre.

    J’ai donc passé mon dimanche à la campagne. J’ai même profité du beau soleil de l’après-midi. Seuls les ronflements des moteurs du circuit d’Arnos et le bruissement d’ailes de vols de palombes ont troublé ma lecture d’un livre que j’ai acheté à bas prix chez Leclerc à Pau la semaine dernière.
    Un panache de fumée venant du début de la vallée d’Ossau et s’étirant au-delà du pic de midi de Bigorre a attiré mon attention. J’ai pris quelques photos. Demain le bruit des poids-lourds sur la D945 remplacera le bruit des bolides du dimanche sur le circuit d’Arnos. J’irai à Pau accompagner ma fille et la semaine continuera. J’essayerai de travailler dans mon jardin.
    La vie continuera. Enfin je pense. Il ne se passe pas un voyage à Pau sans que je sois confronté à une manœuvre de dépassement toujours limite. La vie devrait donc continuer tranquillement, comme dans mon village que j’ai quitté à l’âge adulte et que je retrouve à la retraite.

    Dans mon village, la vie est très rangée. Même si le presbytère a fermé il y a plus de trente ans, la morale catholique est toujours présente. Les gens sont classés en trois catégories : Les vaillants, les privilégiés et les fainéants.
    Parmi les vaillants, on trouve ceux qui travaillent dur et qui sont organisés, ceux qui entreprennent et qui réussissent. On trouve aussi ceux qui survivent à condition d’avoir un beau jardin et un beau verger. Ces gens sont représentatifs de la vraie vie. Ils ne boivent pas, ne fument pas et ne fouettent pas les chats.
    Parmi les privilégiés on trouve les gens qui ont fait des héritages, les fonctionnaires ainsi que les salariés (ou retraités) des grandes entreprises. Total par exemple (mais pas Turboméca car fabriquer une turbine d’hélicoptère serait plus valorisant que de pomper du pétrole). Ces gens ne sont donc pas représentatifs de la vraie vie au même titre que tous les autres, classés parmi les fainéants. Dans cette catégorie pourraient aussi figurer les chasseurs et les pêcheurs.
    Je pourrais ajouter une autre catégorie. Je l’avais oubliée mais un entrefilet de La République de vendredi me l’a remis en mémoire. Ce sont les gens d’influence, comme ceux qui à Paris se retrouvent autour d’une garbure. Sûr qu’ils connaissent aussi la vraie vie.

    • je vous remercie (ainsi que GV) pour votre commentaire, et cette tranche de vie qu’un cannibale ne saurait mieux cuisiner. Sachez simplement que ce que vous dites, puisque nous parlons de la « vraie vie », trouve en moi l’écho de mille (j’exagère un peu) vies. Entre la mienne et les « mondes » que j’ai traversés. Chaque jour rencontre son aventure, et la vie ne cesse que quand on l’abandonne. La vraie vie devient alors la dernière mort. Celle qui s’oublie dans l’érosion de la mémoire.Mémoire qui devrait bourgeonner dans les cimetières et que l’on asphyxie sous des pierres tombales. Mais il y a tant de choses à dire, tant de silences qui s’installent dans la petite musique du nihilisme !

  3. Georges Vallet says:

    En ce qui concerne la forme, c’est un merveilleux texte où l’humour masque une grande sensibilité, un humanisme qu’on souhaiterait tellement plus répandu!
    Je salue aussi, à la fin, la présence du chat, de sa stature, de sa «philosophie extériorisée», une image qui mériterait aussi tout un développement sur «la vraie vie» pour un chat; une réussite sans aucun doute!

    En ce qui concerne le fond, «la vraie vie», pour les anglais, est la «vie réelle». Cela me convient bien mieux car, pour moi, il n’y a pas de «fausse vie» mais la vie tout court, celle que les aléas du biologique et du culturel nous amènent à dérouler.

    Pour en revenir à l’expression «la vraie vie», la vérité est avant tout subjective; on en revient donc au fait qu’il n’y a pas de vraie et de fausse vie mais une vie personnelle.

    Pour la plupart d’entre nous, c’est celle que nous construisons, comme nous pouvons, plus que comme nous voulons.
    Le poète construit sa vie dans son imaginaire.
    Pour le croyant, c’est dans un imaginaire collectif.
    Pour le malade mental elle est dans un imaginaire imposé par un fonctionnement biologique.
    Le dépendant aux stupéfiants fuit sa «vie réelle» pour une vie imaginaire passagère qu’il voudrait être «une vraie vie».

    Merci à Karouge d’avoir ouvert le débat.
    Merci à Larouture d’avoir posé «une vraie question», celle qui devrait animer logiquement la réflexion, et la rédaction, de tous les lecteurs et «écrivains» de la «vraie vie» d’A@P.

    • Le terme « vraie vie » au sens où je l’emploie et où Enrico Letta l’emploie se limite à la vie professionnelle.
      Evidement, elle peut aussi avoir des conséquences plus large, un sénateur n’a pas la même vie qu’un employé.

      • Georges Vallet says:

        « Le terme « vraie vie » au sens où je l’emploie et où Enrico Letta l’emploie se limite à la vie professionnelle. »

        Ne pensez-vous pas que c’est quand même un peu limité, humainement parlant, de considérer que la vie doive se réduire à l’exercice d’une profession?

        • Liliane Bettencourt et Stéphanie de Monaco sont bien d’accord avec vous !

          • Georges Vallet says:

            Connaissant ‘l’épanouissement » des millions de chômeurs, des CDD, des harcelés, des malades,…, dans le monde du travail, le seul moyen pour eux est de trouver entraide, soutien, matériel et psychologique, dans une autre vie: intellectuelle,culturelle, familiale, relationnelle, sportive, associative….C’est le cas aussi de tous ceux qui, ayant une activité professionnelle, même bien rémunérée, trouvent en parallèle, un épanouissement indispensable à l’équilibre de la santé, résultat que n’obtiennent pas toujours les plus fortunés, du fait des excès qu’ils peuvent faire! Ceux que vous citez ont-ils une « vie réelle » heureuse? Compte tenu de ce que l’actualité nous dévoile, j’en doute.

            • Vous dérivez. La « vraie vie » dans le sens où D.Sango l’a employé, c’est pour l’écrasante majorité des gens avoir (ou souhaiter avoir) un travail productif. Qu’ils s’y sentent bien ou mal est un autre sujet. Ca ne veut pas dire que le travail c’est TOUTE la vie, mais que ça en fait partie.

              • Larouture says:

                La « vraie vie » telle que je l’ai ressentie dans les articles et les commentaires correspond à celle vécue dans les entreprises : En gros la confrontation constante avec les réalités commerciales et financières. Confrontation que ne connaîtraient pas nos élus.
                Je suis assez sensible à cet argument mais je pense quand même qu’il ne faut pas exagérer.
                Suivant cette logique, les fonctionnaires ne connaîtraient pas la vraie vie. Pas davantage les salariés syndiqués à la CGT. Les retraités ?, etc…
                A ce jeu, vous trouverez toujours quelqu’un qui connaîtra la vraie vie mieux que vous.
                Et nous en sommes là.

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