RSA, RAS, et Sam Suffit (fiction illustrée)


IMGP5118Aujourd’hui, c’est samedi. C’est le jour où je rencontre Jacques au bistrot de Pau, du côté des Halles, vers huit heures du matin. On prend le café ensemble. En général, je suis mal réveillé, et c’est lui qui parle en premier :

« -tu fais quoi, aujourd’hui ?

« -je suis bénévole au club des joyeux pétanqueurs.

« -t’es bénévole, toi ? Laisse-moi rire !

« -ben oui, et c’est pas de gaieté de cœur. C’est pour toucher mon RSA. Je dois bosser sept heures par semaine soit pour une administration, une maison de retraite ou une association (les tâches ménagères à son domicile sont exclues).

« -et tu fais quoi ?

« -oh ! Je pointe et je tire, je mesure avec un mètre ruban la boule la plus proche du cochonnet. Et indirectement, je fais gagner ceux qui me filent la pièce. Tu sais, les vieux, ça n’est pas au millimètre près.

« – tu comptes les points, aussi ?

« -non, c’est Léon qui le fait. Un autre bénévole. Un pro, qui prête des boules plombées quand les vieux oublient les leurs à la maison et trichent sans le savoir ; il touche sa com’ au passage, faut bien vivre, non ? La semaine dernière, on remplissait les tickets de loto dans un café du boulevard des Pyrénées. On pratique aussi les paris de PMU, on les jouait Placé entre Jean Vincent et Mistral gagnant, à l’hippodrome. On touchait même une petite com’ quand le canasson remportait un prix. Ou qu’on le refourguait pour le blanchir. Mais attention, les turfistes, ce sont des durs à cuire, ils te zieutent entre leurs oeillères jusqu’à ce que tu galopes jusqu’au comptoir, et c’est là que tu les enfumes : la poussière de la mise dans les naseaux du parieur, un must !

« -t’as dû sacrément empocher, avec le remaniement.

« -des clous ! Je me demande même si les paris n’étaient pas truqués !

« -remarque, si t’es bénévole, tu ne recherches pas le profit. Tu vis avec tes moyens et tu ridiculises ton lien social en le faisant danser pour des nèfles. C’est vrai que ça met de l’ambiance dans la morosité. C’est du grand carnaval qui fait rire les nantis.

« – pas tout à fait, Jacques. Un exemple(*) : les joyeux pétanqueurs forment une association de pépères qui se moquent de la politique (ils ne votent pas, les boules roulent), tant qu’ils sont satisfaits du boulodrome que leur entretient la municipalité (avec ses agents municipaux). Et puis les temps changent, et cet espace privilégié devient un peu bizarrement un endroit constructible assez vaste pour un projet immobilier. Peu à peu, le terrain n’est plus entretenu et se dégrade. Les vieux râlent, menacent quelque temps de balancer leurs boules contre les vitres de la mairie, et finissent par aller jouer ailleurs. Sur les sentiers qui environnent les stèles, à côté du stade Tissier. Du bon sable. Pour compenser le déplacement de l’association, la mairie propose d’augmenter sa subvention, de créer une navette pour amener et ramener nos boulistes de leur lieu de rendez-vous bi hebdomadaire, aux frais de la princesse. Le président du club n’a qu’une obligation : inciter le club à grandir et surtout à faire profiter électoralement le maire de ses largesses. Entre temps, le terrain en friche (le boulodrome, pour les retardataires) s’abandonne aux ronces. Il vaut misère, mais avec vue imprenable sur les montagnes. La mairie le revend au promoteur à l’euro symbolique ou au prix du Domaine, et dessus s’érige…une résidence haut de gamme. Histoire de ne pas laisser la misère s’inonder de soleil (les miséreux sont encore plus méprisants que les riches, qui ne sont, eux, en vérité, que rodomontants -sauf pour le moral-).

« – du bon sable pour endormir les électeurs, en sorte !

« – le président des joyeux pétanqueurs, qui est depuis toujours le chef de la tribu, pose peu à peu ses cartes et comme le nombre d’adhérents prend du volume, cela lui permet d’obtenir un siège sur la place publique, et de placer, indirectement, ses gosses dans l’administration, donc les affaires.

« – oh, garçon ! Il est huit heures du mat, on boit un petit café au comptoir, tranquilles, et tu te mets à me débiter des histoires sans queue ni tête ! Tu serais en train de me la jouer avec des boules carrées que je ne m’étonnerais pas de passer pour un cochonnet  rond comme une queue de pelle!

« -tu ne crois pas si bien dire, Jacques. Lundi et mardi prochains, je dois bénévoler une des maîtresses de notre Président. Mais comme il y a partout et en tout des présidents, je ne te livrerai aucun nom. Au fait, excuse-moi, mais tu fais quoi, aujourd’hui, toi ?

« – le samedi matin, je vais faire les courses aux Halles, à midi je prends l’apéro avec ma maîtresse (ma femme travaille jusqu’à trois heures), l’après-midi je fais la sieste avec mes chats et le soir je cuisine, avec les produits du terroir achetés le matin. Et tout ça, bénévolement !

(*) NB: ceci est une pure fiction et ne relève pas d’une réalité quelconque.

-par AK Pô
12 02 2016
Ptcq

IMGP5350

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