Facteur, facteur, vous oubliez votre Cheval !


IMGP6912A la mort de mon père j’avais dix sept ans. J’ai quitté le lycée l’année suivante. Ma mère, qui avait une parente au guichet de la Poste, m’a trouvé un job de facteur. Jusque là tout est vrai. J’ai ainsi débuté ma vie professionnelle, sans avoir obtenu le Baccalauréat, qui avait encore une certaine valeur à cette époque, que l’on sait révolue. J’habitais chez un copain en ville (qui avait aussi quitté le lycée) mais dont les parents finançaient un studio où nous dormions plus souvent à quatre ou cinq , espace qu’un enfant studieux aurait pu occuper seul avec ses pensées et études pudiques.

C’était un vrai travail, il fallait pointer à cinq heures du matin, faire sommairement le ménage avant l’arrivée des facteurs titulaires (vers six heures), nettoyer le sol du vestiaire d’un coup de serpillière. Bien entendu, la jeunesse faisait la bringue et passer pour un bon garçon au petit matin relevait de l’entourloupe. Ainsi, après deux trois coups de balai rapides, je roupillais, entre cinq et six, allongé sur un banc du vestiaire, planqué derrière la longue table où le personnel casse croûtait avant de bosser « pour de vrai », et d’ensuite aller s’en jeter un au café du Parc, pas loin (à chacun sa tournée). (il y a prescription). Ensuite, aux premiers bruits, on entrait dans la danse, celle des casiers métalliques, du tri quartier par quartier, tournée par tournée. Combien étions-nous, rue Gambetta ? Une cinquantaine ? Peut-être beaucoup moins, certainement pas plus. Le tri jouait avec ces pros du timbre un concerto de chef d’orchestre, maîtrisant l’agilité, la maestria qui aujourd’hui m’épaterait encore. Mais existe-t-il, cet « encore, cet aujourd’hui » ? (comme le balayeur de feuilles mortes, sous les tilleuls de la place de Verdun, un automne où je vivais là, qui dansait avec son balai de sorcière dans le silence de l’aube un ballet de feuilles mortes très poétique).

J’ai beaucoup lu, durant cette période, surtout des magazines dont il était facile de recoudre les coutures des emballages. J’ai parcouru toutes les rues paloises, ai fait toutes les tournées. Je me souviens bien sûr de l’Ousse des Bois, où une dizaine de gosses rigolards me disaient où mettre le courrier, rue monseigneur Campo ; toutes les boîtes étaient défoncées. Il y a quarante ans…Et d’avoir distribué le courrier dans la mauvaise rue (il n’y avait pas de numéro 47 et j’avais des lettres jusqu’au 51). Je me souviens aussi d’avoir fait mes tournées, sacoche au dos, sur une mobylette prêtée par un copain, ce qui était strictement interdit. C’est de la petite vie, direz-vous, mais j’en éprouve encore tant de jouissance à avoir transgressé ces interdits ! (je ne parlerai pas des chiens, attachés, hargneux, tristes et prisonniers, qui furent un danger récurrent dans les zones pavillonnaires) .

Comme je commençais à sentir que je n’étais pas né pour travailler, je trouvais, dans ce début d’esclavage deux écueils insurmontables, qui me permirent de changer de cap : le fonctionnariat n’ouvrait ses bras qu’aux jeunes hommes ayant accompli le service militaire d’une part (la seconde raison, chronologiquement) et d’autre part d’avoir à effectuer un stage de plusieurs mois en banlieue parisienne, où les agressions commençaient à remplir les colonnes des journaux (agressions violentes lors de mandats payés en liquide aux petits vieux). Le tout, bien entendu, payé de misère. Pour gagner, en fin de carrière, une autre misère. Mais c’est une autre histoire.

Avec le temps, j’ai oublié que pendant une courte période, j’ai été facteur. Depuis un an ou deux, et certainement bien plus, je lis dans le journal la mutation rémanente à laquelle ces hommes et ces femmes sont désormais assujettis.

  • distribuer le courrier (base du métier)- mais le temps de distribution est chronométré-
  • distribuer les prospectus publicitaires (ce qui enlève à des retraités un petit complément financier, en zone urbaine)
  • surveiller l’état de santé, (vérifier que les boîtes ne restent pas pleines de courrier par exemple, que les jardins sont entretenus…) des petits vieux
  • faire passer le permis de conduire
  • aider les vieux et autres un peu débiles à connecter la TNT avant le 5 avril…
  • livrer des colis à domicile issus du privé

par AK Pô
19 02 16
Ptcq

PS : la Poste livre aussi des bébés et des enfants (supplément au-delà de six ans (cf photo illustration)

Pour le facteur Cheval , c’est HUE, ICI!

IMGP6912

Comments

  1. Pimpf says:

    En effet merci d’avoir partagé ainsi ton expérience de ce travail à la poste, le cadre sympa et solidaire a beaucoup changé et je pense encore moins motivant aujourd’hui qu’à l’époque.

  2. C.B. Christian BELLO says:

    Cher cas rouge file à tes livres et collectionne tes e-réalistes textes timbrés et marqués du sceau de la poésie. Mes respects!

  3. Joël Braud says:

    Et c’es ainsi que vous êtes devenu un Homme de Lettres.

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