Attention, rédacteur, un article peut cacher cent commentaires qui n’ont rien à voir!


IMGP7050Jean B. avait vingt cinq ans. Un physique pas vraiment assimilable à un bel homme. Surtout depuis que l’adolescence l’avait radié de ces albums de photos de famille où on le voyait bébé, puis gamin, puis pubère… puis les images étaient tombées dans un puits d’oubli, du fait peut-être que ses parents avaient perdu l’appareil photo argentique, ou l’originalité du modèle. Il ne lui restait plus que l’armoire à glace de sa chambre pour se regarder grandir, et à aujourd’hui vingt cinq ans, avec son front plat, son grand nez en bec d’aigle, son menton prognathe qu’un bouc de poils bruns masquait, il ne pouvait que constater la raison essentielle qui faisait fuir les filles, du moins celles avec qui il aurait aimé passer une nuit, deux, trois, mille, voire plus si affinités. En gros, son visage ressemblait à une pleine lune de nuit d’été où une horde de Chinois aurait posé leurs drapeaux rouges acnéeux. Il était de taille moyenne, joufflu, grassouillet, et curieusement avait de petits pieds de geisha.

Issu d’une famille de la classe moyenne, il avait suivi un cursus scolaire sans encombre, entrant à l’université à dix huit ans, avec l’intention d’intégrer plus tard le monde enseignant, qui lui semblait alors constituer sa voie royale, moins contraignante que le Droit ou la Médecine. A chacun son optimisme. Deux ans plus tard, alors qu’il fêtait son Deug et ses vingt ans avec un groupe d’étudiants bruyants et hâbleurs, l’avenir qu’il envisageait tourna court. Pour une raison assez stupide. En effet, pour la première fois ce soir-là une fille, jolie, pimpante, s’intéressait à lui. La conversation s’engageait bien, dans laquelle tous les sujets généraux s’entrecroisaient, chemin classique de la drague, qui part des paroles pour finir en baisers . Puis ils abordèrent des choses plus personnelles. Quand elle lui demanda vers quelle branche, quel métier il postulerait en fin d’études, qu’il lui répondit le professorat, elle bondit sur son siège, et lui expliqua qu’un agrégé en collège fait 15h d’enseignement, son collègue certifié pour la même matière enseigne 18 H Il n’y a donc pas égalité de travail , ce qui était, à ses yeux à elle, l’indécence la plus intolérable dans un univers de fonctionnaires moralement soumis aux mêmes règles, à la même éthique. Sur ce, elle se leva et quitta le café où la troupe discutait bruyamment. Jean, le cerveau cotonneux, resta tétanisé pendant dix minutes, avant de commander une grande bière, puis une autre, puis…une dernière pour la route. Sa déception venait de creuser un profond sillon dans le champ de son futur, et sa mécanique mentale gisait là, en panne, irrécupérable. Il suffit parfois d’un grain de sable (ou de beauté) pour changer une vie. C’était le cas.

De ce soir-là, son aspiration à devenir enseignant s’émoussa dans la bière et le Picon. Il acheva péniblement sa troisième année de fac, obtenant une licence (à noter que son haleine était par ailleurs digne d’une licence V acquise au marché noir). Là s’arrêtèrent définitivement ses études. Il avait vingt trois ans. Que faire, pour raccrocher les wagons de sa vie, quand tout déraille, qu’on passe son temps à caresser le cul des bouteilles en regardant passer les filles ? Jean avait besoin de prendre le large. Une opportunité s’offrit à la SNCF, qui manquait de conducteurs de train. Le journal local parlait de lignes TER fermées du fait que ce type de métier ne trouvait pas de personnel adéquat. Mais quand il se présenta au poste, on lui dit qu’il avait trop de bagages (intellectuels), et que sa licence en cachait peut-être une autre, plus licencieuse, ambrée de psychotropes, de cannabis, de rails [de coke] (bien que les trains à conduire soient depuis lurette électriques). Bref, Jean à la fin de l’entretien comprit qu’il avait pris une valise, qu’il pourrait rajouter à son CV, question bagagère. Il pouvait aller se reconvertir dans la marine marchande, une fille dans chaque port, et bon vent cher monsieur le diplômé.

Jean B. regagna le domicile de ses parents, qu’il n’avait par ailleurs jamais quitté, sinon dans ses rêveries d’ailleurs aux consonances érotiques. Son lit était aussi grand que l’armoire était haute, avec sa glace centrale. Il avait vingt cinq ans, ses parents plus de soixante dix. Ils perdaient un peu les pédales, oubliaient leurs clefs et, de temps en temps, faisaient des allers-retours au CHU. La routine. Pour s’évader de tous ces problèmes de non boulot, il mit dans sa boîte à musique l’album « fleur carnivore », de Carla Bley , puis s’allongea, tout habillé, sur le lit. Goûter le son, la voix. Il attendrait que le destin vienne à lui, et non le contraire. Il n’y avait pas de contraire, dans sa situation. Juste une marge étroite entre l’envie de vivre et celle de mourir.

Ainsi attendit-il le prochain article d’Altpy : vivre ou mourir serait un joli titre, à la fois cruel mais si élégant, si fugace !

De nombreux textes publiés sont passionnants, innovants et riches mais engendrent souvent bien moins de contributions.

Les vôtres par exemple ?

Jean B. s’endormit sur cette semaine riche en événements qui n’avaient en eux que la douceur et la volupté du matelas. Il se réveilla le lendemain, très tôt (ce que ses parents ni aucun d’entre les présents lecteurs ne purent constater). Avec l’aurore son esprit se leva sur un projet insensé dont il avait déjà parlé sur ce site. Il irait planter sur la grosse chenille du Sernam un espace muséal gigantesque, presque prêt à l’emploi, un lieu qui se prêterait à toutes les expositions, concerts et festivités. Avec de la peinture et des aménagements intérieurs. Jean B. se voyait surfant sur une image paloise de lieux festifs et culturels, sportifs, entre un stade d’eaux vives ludique et cet immense bâtiment à la fois beau et cruellement abandonné, il voyait les friches industrielles s’effacer pour laisser un espace gigantesque ouvrir la ville à sa notoriété.

Hélas, samedi vînt et hommes, femmes et enfants tendirent les bras par les fenêtres ouvertes pour faire leur météo. Tous ce matin-là étaient d’accord (ce n’était pas toujours le cas) : il allait pleuvoir, il faudrait rentrer du bois, et sortir pépé de son canapé. Jean B., au repas dominical, apporterait toutes les réponses aux questions que vous n’avez pas eu l’outrecuidance de poser. Ce qu’on appelle : la vie de famille. Flore carnivore.

(cadavres exquis des articles parus cette semaine)

Ak Pô
26 02 2016
Ptcq

Comments

  1. la brouille says:

    avec ou sans vin rouge, Karouge çà fait du bien!

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