Histoire de « La Fusée » et de ses compagnons d’infortune : chapître 1


_IGP2563Elle, c’était « La Fusée ». Elle avait douze ans. C’était la seule fille du groupe composé par ailleurs de quatre garçons. Tous avaient entre dix et quinze ans. C’était la première bande de ce que l’on a très rapidement appelé « les canivoleurs ». Des crève-la-faim, des enfants des rues, une race nouvelle qui venait créer son territoire en province, alléchée sans doute par l’odeur de la poule au pot qui faisait, avec la garbure, la réputation de la ville où ils s’installèrent, ou plutôt s’incrustèrent. Ils étaient descendus de la porte d’Orléans, Paris sud, grimpant aux feux rouges dans des remorques de camions en transit international, qui roulaient jour et nuit et dont certains traversaient les Pyrénées par le tunnel du Somport avant l’arrivée des premières neiges.

Karl était le plus vieux, le chef. Il était maigre et trop grand pour son âge, crâne rasé. Sur les lèvres une fine moustache blonde, un duvet où les nuits avaient creusé leur nid de faim, de roublardises et de bagarres. Il lui manquait trois dents, des prémolaires, ce qui ne handicapait pas son somptueux sourire. Il était trop grand pour son âge car il ne possédait aucune image d’un monde qui puisse le comparer aux autres mondes. Il agissait à l’instinct. Comme des millions d’autres humains qui crèvent la faim ne comprennent pas que la violence et la force ne se destinent qu’à la pire des misères, celle qui fait couler le sang au nom de dieux absents.

Moïse était le second, futé et rapide, plus fluide. Il aimait s’échapper dans la foule, son forfait commis, en louvoyant parmi les gens, en gueulant « reviens reviens ! », faisant mine de courir après son chien. Sa course avait l’élégance d’un chat, bonds et esquives gracieuses, et, visuellement, les passants voyaient bel et bien et l’enfant et le chien. Illusions pour une seule optique : le portefeuilles. Il avait croisé Karl un jour, rue de Rennes, à côté de la FNAC, alors que celui-ci venait de braquer une femme dans un taxiphone. Ils s’étaient bousculés et, habitués déjà à être poursuivis, s’étaient enfui dans la même direction. Gare Montparnasse, se toisant du regard, ils avaient de suite compris qu’ils appartenaient à la même famille : celle qui joue et se joue des tours. A deux pas de la Gaîté et du cimetière.

Minos était le troisième (si l’on excepte qu’aucune hiérarchie n’existait réellement entre les membres de la bande, hormis Karl, le meneur). Avec ses quatorze ans et son mètre soixante huit, il était ce que l’on pourrait appeler l’intellectuel du groupe. C’est lui qui organisait les coups. Prenant en compte l’approche, l’opportunité, l’étude et la réalisation, puis l’éparpillement et enfin le rendez-vous, avec distribution et répartition du butin. Vous l’avez sans doute croisé, du côté des halles, le samedi. Debout contre un mur, un genou replié. Il scrute. Un gamin propre sur lui, avec une casquette rouge. La prochaine fois que vous passerez dans le secteur, si vous le croisez, faites semblant de ne pas le connaître, car lui, Minos, vous connaît, puisque je viens de le décrire et que vous me lisez. Cela vous fait peur, n’est-ce pas ? Non. Alors, je peux continuer mon histoire ? Va savoir !

Le dernier garçon, le plus jeune, comme on avait surnommé la fille La Fusée, on l’appela le Ptit K. Ce gosse était un mélange d’idées reçues et de violences sournoises. On disait qu’il faisait, à six ans, partie de ces gamins qui faisaient garer les voitures place du Commerce, à Lisbonne, contre quelques escudos. D’autres disaient qu’il appartenait à ces bandes de Valladolid qui mendiaient aux feux tricolores de la voie de contournement de la ville, d’autres encore l’avaient repéré sur l’immense ligne droite toute aussi ponctuée de ces mêmes feux qui mène à Séville, vendant mouchoirs en papier, herbes, nettoyant les pare-brise . Ce gamin dont on disait l’avoir vu partout en fait n’avait jamais voyagé, sinon d’une bouche de métro, sniffant toutes les lignes, à une autre, d’où il sortait comme une couleuvre au terme d’un plaisant apprentissage va se dorer au soleil d’une terrasse de café, ni vu ni reconnu. Dans un soleil qui explose. Quand un jour passe La Fusée. Le Pti K. la voit qui traverse boulevard du Montparnasse. Elle suit un sac à main parfumé à l’oseille. Il sent que le coup de la fillette va foirer ; il se lève alors, la rattrape, l’enserre et l’embrasse comme une sœur. A cet instant, deux flics jaillissent devant la librairie « L’oeil Ecoute ». Ils allaient chopper la gosse, attitude louche. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés, ces deux là.

Un matin de mars, les cinq petits zigues atterrissent dans la cité royale. C’est un 38 tonnes qui les débarque sans le savoir, au feu de l’avenue Rauski, à Jurançon. Pile à l’endroit où la rocade s’arrête de tourner en rond. Aussitôt pieds à terre, les gamins flairent le vent, la bonne soupe. Ils remontent la rue du quatorze juillet en dansant, abordent la place de la Monnaie. Les arbres sont encore aussi nus de feuilles que leurs ambitions sont gonflées d’illusions. Mais la rue du Moulin est rude. Comme, en parallèle, les escaliers de la Butte, ce qui les fait sourire. La Butte où Mouloud gît. Ils rient. Ils sont jeunes. Karl s’agace. Oubliez ça, les gars ! Quand j’étais gosse, mon père me disait : « si t’es pas content, tu n’as qu’à aller manger chez Plumeau ». Vous voyez, les frangins, un jour, j’irai y manger, chez Plumeau, sur la butte Montmartre, avec tous les peintres à la noix, tous les Communards, tous les sans-dents et tous ceux qui ne peuvent plus remuer les mâchoires.

Moïse : « c’est bien joli, la poésie, Karl, mais on mange quoi ce midi ? »

Minos réfléchit. Il scrute le ciel. Nuages noirs, averse proche, orage. Mars attaque. Les bourgeoises de la rue Henri IV , de la rue Barthou, dès que la pluie tombera tiendront d’un bras leur parapluie. Il faudra attaquer les gauchères du côté droit, les droitières du côté gauche. Attention, les amis, dans cette ville il semble que l’on porte à l’envers le contenu de ses apparences, donc mieux vaut dérober le sac que d’en espérer le butin qu’il est censé contenir. Exceptées les cartes de crédit, les bons de réduction, la naphtaline et les lignes blanches. La Fusée dit : « moi, je veux faucher des bagues, des colliers ; sans bijoux, je me sens bloquée, j’ai plus d’ailes. »

Moïse, qui a la tête dans le cul et le ventre gargouillant de grelots affamés , lui répond :

« Ne te plains pas, tu as une rivière à deux pas, une rivière de diamants à portée de doigts, mais cette rivière, tu vois, c’est un gave. Et comme le dit son nom, ce gave ne profite qu’à ceux qui en domestiquent l’eau, la canalisent, la rentabilisent en micro centrales électriques. Nous, on se contente de la regarder couler, de l’écouter chanter, l’eau du gave. C’est pour ça qu’on a faim. Mais les choses vont changer, La Fusée, je te le dis bien fort ! »

par AK Pô
03 03 2016
Ptcq

 fin chapitre 1
(à suivre ou à lécher)

_IGP2521

Comments

  1. Pierre Lafon says:

    Il faudrait pouvoir coter avec six étoiles.
    On aura droit à la suite ?
    Pierre Lafon.

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