Histoire de « La Fusée » et de ses compagnons d’infortune : chapître 2


_IGP2564Pour suivre ce récit, commencez par le chapitre 1 !

Les premiers temps, ils se sont approchés des halles et du foirail. Il y a toujours quelque chose de nourrissant qui traîne dans ces secteurs. La Fusée et le Pti K. faisaient équipe côté place Marguerite Laborde, pendant que Karl et Moïse exploraient le quartier du foirail, rôdaient vers les restos du cœur, poussant parfois une pointe jusqu’au parc Lawrance, ne dépassant pas la rue Montpensier, qui semblait, pour on ne saurait dire quelle raison, être une frontière naturelle à leur embryon de territoire. Minos, seul, cartographiait ce nouvel espace qui, malgré les risques, constituerait d’ici quelques mois leur terrain de jeux, leur pays d’affranchis, leur royaume d’excellence, où jamais une seule loi ne serait inscrite sur le fronton des murs, juste une foi gravée au fond de leurs esprits : vivre libres.

Ils avaient établi leur campement sous la dernière arche en béton du pont d’Espagne, côté Sud. A l’abri des intempéries. Dans un courant d’air qui attisait le feu en évacuant les fumées. Des plaques de contreplaqué gondolées, des bâches usagées et quelques solives contre-ventées formaient un ensemble hétérogène mais efficient. Moïse, qui avait récupéré quelques bombes de peinture, avait coloré la cabane de motifs simples mais qui donnait à l’ensemble un air de n’approchez pas ou je tire. L’habitacle était composé d’objets divers, table basse, chaises au paillage percé, matelas sales, accessoires de cuisine aux bords calcinés, etc. Ils avaient récupéré un camping gaz à deux brûleurs à la déchetterie de Jurançon, lors d’une expédition nocturne, ainsi que du petit matériel de bricolage qui leur avait permis ensuite de peaufiner les armatures de leur taudis. Le passage, sous le pont d’Espagne, était peu fréquenté. Ce qui leur donnait une certaine marge d’invisibilité faisant en sorte qu’ils n’étaient pas dérangés (sauf par quelques chiens errants et des graffeurs exubérants). C’est de là que chaque matin ils partaient conquérir la ville. En général, ils empruntaient la rue Amédée Roussille jusqu’au pont du Quatorze juillet et revenaient le soir par la rue d’Etigny, ou le parc du château.

Dans les premiers mois, ils gravitèrent au niveau des feux tricolores les plus fréquentés par les voitures : place de la Monnaie, angle Richelieu-boulevard Leclerc, boulevard Alsace Lorraine-Carnot, se contentant de mendier ou de laver les pare-brise, sous l’œil souvent sceptique des automobilistes, qui laissaient faire, eu égard à leur jeune âge. Très vite cependant l’agacement prit le dessus, et les gamins durent rechercher d’autres techniques pour survivre. L’adage dirait qu’une ville devient grande quand on peut y déambuler des journées entières sans rencontrer la moindre connaissance, la moindre personne que l’on a en d’autres temps côtoyée, au lycée, au boulot, ou avec qui on a eu affaire, ou évocatrice de souvenirs communs. Quand tous les visages deviennent étrangers, alors la ville a suffisamment grandi et vieilli pour que chaque larcin qui s’y commet en dissimule l’auteur.

Ainsi Minos, qui était le plus « voyant » avec sa casquette rouge, passait-il inaperçu au milieu des badauds, se glissant dans la foule lors des braderies, des manifestations syndicales, récoltant au passage, dans un frôlement de main doux comme une caresse un portefeuille, des clés de voiture, d’appartement, des parfums, et tous ces fruits délicieux de la rapine dont sont gonflés les sacs à main des bourgeoises et des lolitas. Ces vols de pickpocket étaient sa spécialité. Quand le travail devenait plus complexe, qu’il fallait par exemple taillader au cutter une pochette coincée dans la partie arrière d’un jean, il embarquait La Fusée et le Pti K ., qui suivaient en aval. Dès le produit extrait de sa gangue, il le passait rapidement aux deux gosses, qui s’éclipsaient. Car il arrivait parfois que le volé sente ses fesses fraîchir en l’absence du cuir du porte-cartes et il se retournait alors vivement. Minos étant encore trop proche, il l’agrippait, lui demandait de vider ses poches…vides (le cutter était dans sa manche). L’homme délesté retournait alors sur ses pas, musardant au ras du sol, cherchant désespérément l’endroit où son portefeuille serait tombé. Minos le regardait, riant, sachant que le paquet était tombé en de bonnes mains.

Cependant, plus la ville grandit et plonge ses habitants dans l’anonymat, plus nombreuses s’y réalisent les mauvaises rencontres. En effet, si les cinq vivotaient de petits larcins dont ils ne récupéraient que billets, monnaie et clés, ils ne pouvaient utiliser, vu leur âge, les chéquiers et cartes de crédit dont l’usage aurait de suite soulevé la méfiance des commerçants. Ainsi, Moïse et Karl, écroulés sur un banc de la place de la Libération par un beau soleil de juin furent-ils accostés par un type d’une trentaine d’années qui se présenta sous le patronyme de Mouloud J. Ils passèrent toute l’après-midi à discuter, changeant de banc au fur et à mesure que le soleil tournait. Mouloud J. avait de l’expérience. De plus, il avait l’âge requis pour entrer dans un commerce, sortir une carte bleue, payer. Quant aux chéquiers, cartes d’identité, etc, il connaissait du monde à qui les refourguer, tout comme des objets en tout genre ayant de la valeur. Karl et Moïse, très dubitatifs au début, finirent par entrer dans le jeu de leur interlocuteur et se mirent d’accord pour se rencarder, avec Minos, près de la maison des Sourds, à l’angle du parc Lawrance et de la rue Montpensier. Il est vérifié que suite à leur entretien, un basculement s’opéra, qui ressemblait fort à un chemin de non-retour.

par AK Pô
04 03 2016

Fin chapitre 2

la suite la semaine prochaine

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Comments

  1. kerguelene says:

    merci pour la nostalgie, la rue de Lappe, un jour tu verras..

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