Histoire de « La Fusée » et de ses compagnons d’infortune : chapitre 3


IMGP6947Comme il en va pour tous les délinquants de la planète, survivre dans un taudis n’est pas la panacée. Il faut grandir, dans le sens où pour être crédible aux yeux de ses pairs, il faut en épater plus d’un. C’est un parcours long et ardu. La bande des cinq n’en était encore qu’aux prémices de sa gloire, et le temps qui passait suivait son cours harmonieusement misérable. Le deuxième hiver qui suivit leur arrivée sous l’arche du pont d’Espagne les vit s’installer dans l’ancien centre de tri de l’avenue Gaston Phoebus, abandonné depuis des années. Le petit immeuble était spacieux, étanche, et quelques pièces possédaient encore vitres et volets. Le début du luxe mais, comme l’avait ordonné Karl, silence total et interdiction de dire à quiconque où se trouvait leur résidence. Ils avaient franchi une frontière (la rue d’Etigny) et devaient rester sur leurs gardes. Le passage ouvert sur la rue Montpensier, bien qu’ils l’aient pratiqué dans la partie sud, rue d’Orléans, demeurait toujours délicat. Passer inaperçu était de rigueur, sachant que Minos, qui bougeait le plus dans les artères de la ville, risquait de finir par se faire repérer par les bandes de SDF qui squattaient les halles en journée et regagnaient, par cette rue Montpensier, les centres d’accueil du Secours catholique et du Phare, rue de Ségure, ou la soupe de nuit rue Pasteur. Pour rester invisible, il faut avoir une bonne hygiène de vie, porter des vêtements propres, paraître aussi fantasmatique que la plupart des passants. Les gamins l’avaient compris, depuis que leur existence parisienne sur la Butte, la place Jeanne d’Arc, ou encore l’air pollué du métro avait gravé sur leur chair et leurs habits d’indéniables traces de vagabonds en herbe.

Quelques semaines à peine après leur arrivée dans la cité royale, ils avaient flairé l’odeur de cette petite misère étudiante et ouvrière, obligée pour survivre et poursuivre leurs études, leurs apprentissages, de se retrouver dans des foyers pas toujours tranquilles. Mais il y avait des douches, du mouvement, et de quoi pour une fois ne pas passer entre les gouttes. Ils allaient donc, une fois par semaine, l’air innocent, au Foyer des Jeunes Travailleurs de Gelos. Plus tard, rue du Quatorze juillet, ils rencontreraient un marginal qui vivait sous un toit que l’on eut dit coincé entre deux immeubles, le logement n’excédant pas deux mètres de large, avec une mezzanine. Contre cinq euros pour les cinq, tarif de groupe, ils pouvaient utiliser sa douche déglinguée. Sortir pimpants de cet espace gluant. La Fusée et le Pti K. se lavaient les derniers. Ils étaient chargés de la grande lessive hebdomadaire, dans un lavomatic de cette rue, et avaient mission de rapporter le linge propre et sec aux aînés. Deux euros versés au marginal permettaient un repassage dont Moïse connaissait la pratique. Il avait travaillé au noir dans une blanchisserie du Sentier, avec obligation de boire un verre de lait à la pause de dix heures, pour évacuer la toxicité des produits utilisés pour le nettoyage des tissus.

Maintenant qu’ils habitaient avenue Gaston Phoebus, ils avaient pris un certain rythme de vie, ainsi qu’une certaine aisance dans leurs pratiques quotidiennes. Les pourparlers entamés avec Mouloud J., près de la maison des Sourds, étaient en cours. S’ils savaient que l’homme cherchait à les pister, eux-mêmes cherchaient à savoir qui était cet adulte frimeur et beau parleur. Mais ils ne franchissaient pas encore leurs propres frontières, abandonnant leurs recherches dès que l’homme traversait l’avenue Alsace Lorraine vers Saragosse, la rue Montpensier vers la foire expo, ou l’avenue Leclerc au-delà du petit Casino. Le sud de la ville, par contre, était open space et appartenait à leur territoire, tout comme le quartier de la gare et les friches industrielles longeant l’Ousse (Dehousse Industrie, ancienne usine à gaz…). En évitant le bâtiment de la Sernam, où des marginaux bien plus vieux qu’eux avaient élu domicile. Bien calés dans leur précarité, les canivoleurs entamèrent une série de petits larcins et de vols à l’étalage qui ne constituaient plus leurs butins initiaux. Ils s’étoffaient : vols de vêtements, d’objets décoratifs, d’aliments haut de gamme, de vins et spiritueux, qui les engageaient à s’inclure dans une société de consommation à laquelle jusqu’alors ils étaient étrangers, ou du moins indifférents. Il ne s’agissait plus de survivre libres, mais bel et bien de s’inclure dans un mode de vie qu’ils avaient au départ banni de leur jeunesse. Ainsi, dans ce monde nouveau qui ne reflétait en rien leur identité, ils firent une grande fête pour l’anniversaire de Karl, qui avait, ce 3 août, atteint l’âge de dix-sept ans. Ils burent et dansèrent, accompagnés par les sons des ustensiles de cuisine, des vibratos de scies égoïnes et de tuyaux annelés, fenêtres et volets clos, pour ne pas réveiller les morts du cimetière proxime. La Fusée avait alors quatorze ans. Elle était vierge. Mais cette nuit-là, au bruit des casseroles, du tamtam des bassines et de l’ivresse collective, elle devînt femme.

par AK Pô
05 03 16
Ptcq

fin chap 3
la suite la semaine prochaine (mais c’est pas sûr!)

http://www.ladepeche.fr/article/2016/03/07/2298874-les-mendiants-aux-pieds-nus-du-capitole.html#xtor=EPR-1

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