Histoire de « La Fusée » et de ses compagnons d’infortune : chapître 4


IMGP6739 L’automne posa ses feuilles mortes comme les draps s’allongent hors des armoires normandes, tout autour du cimetière municipal. C’était un flamboiement de couleurs qui ne devait que par la diversité des essences ses artifices. La Fusée, que Karl avait dépucelée, devînt peu à peu la véritable meneuse. Les trois autres garçons, Moïse, Minos et le Pti K., la respectaient. Karl, qui avait toujours agi à l’instinct, n’y trouvait aucune raison de ceci ou de cela. Il se considérait comme étant le garant égoïste de la logique des choses. Et Minos l’intellectuel du groupe et lui devaient décider s’ils marcheraient avec Mouloud J., qui offrait un paradis à ces piètres bandits.

Les allers-venues des gamins finirent par éveiller l’attention des riverains du conglomérat situé de l’autre côté de l’avenue Gaston Phoebus. La misère n’est pas discrète, elle couve ; la misère n’a pas d’opinion, plus elle se tait plus elle gueule dans son silence. Minos était rentré tard ce soir-là. Il cherchait un nouveau squat dont un pied de biche suffirait à franchir le seuil. Il y avait bien cette maison, à l’angle de la place de Verdun, ou ces bâtiments de la rue du Moulin, laissés à l’abandon depuis plus de vingt ans, avec vue sur les Pyrénées. Mais tout était réduit : courants d’air, humidité, désarroi. A dix sept ans on n’est pas les rois d’un monde qui s’écroule, et quand on descend de la Butte pour se trouver en face de montagnes aussi authentiques que spirituelles, on ne se résout pas à vivre sans aventurer le monde environnant, sans entreprendre un autre destin que celui qui vous est imposé par la pauvreté. Vivre est le seul métier qui convienne à tous ceux qui ont vu un jour la lumière naître, et ont pleuré de joie en criant. Sans savoir que bien des années plus tard leurs pleurs viendraient de cette absence de lumière, que leurs larmes couleraient dans l’ombre suicidaire.

Le Pti K. était sorti à la nuit tombée déposer deux sacs poubelles sur la placette qui borde le cimetière, rue des Messagers. Il avait envie de pisser et le mur d’enceinte était propice à faire chanter les morts au son cursif de son jet. Il ne croyait pas si bien penser. Dès que le jet frappa le crépi déconfit du mur, ce ne sont pas les galets du gave dont il était constitué qui se mirent à danser, mais un rire crapoteux résonna, asthmatique de sans dents. Le Pti K. se retourna vivement. La silhouette chétive d’un vieil homme se découpa sous la lueur du lampadaire. Ses fausses dents brillèrent un instant. Son rire fatigué créait une sorte d’aura autour de son visage. Quelques secondes de silence passèrent ensuite, accompagnées de chats gris certainement un peu ivres. Puis l’homme parla :

« -pisse, petit, si ça te fait du bien, moi ça ne me fait pas de mal ! » et il rit de nouveau.

Il s’appelait Antonio Jimenez. Il habitait depuis plus de soixante ans à la cité Doumer, dans ces HLM qui sentent l’Italie, l’Espagne, le Sud, où le linge danse sur les étendoirs extérieurs qu’aucun gamin ou brigand ne faucherait sans se savoir damné à jamais. Ce qui ne s’est jamais réalisé dans la vie vraie de ce quartier.

Antonio Jimenez avait 90 ans. Il s’était engagé à 18 ans dans l’armée de l’Ebre, el ejercito del Ebro, avec les Républicains en lutte contre le fascisme. Durant deux ans il s’était battu, mais avait été fait prisonnier du côté de Jaca, d’où on l’avait transféré vers le sanctuaire de Torreciudad*, à l’est de l’Aragon, où il avait été torturé à la mode de l’Inquisition. Il était parvenu à s’échapper et après bien des épreuves s’était miraculeusement retrouvé en France, au camp de Gurs. Son expérience, c’était sa vie. Il vouait depuis cette époque de guerre civile et d’espoirs perdus une haine archaïque et justifiée de tout ce qui était clérical. Ensuite il avait reconstruit sa vie dans les entreprises du Bâtiment comme aide-maçon, puis chef d’équipe avec des portugais arrivés dans les années 70, désertant les guerres coloniales du Mozambique, d’Angola et de Guinée Bissau, et le régime de Salazar. Ces immigrés vivaient ensemble, dans la cité Paul Doumer, derrière la caserne Bernadotte. Voilà ce que lui raconta le vieux, alors que le Pti K. s’était rebraguetté depuis deux heures.

Quand il retourna au centre de tri, les autres dormaient. Une odeur de poudre régnait dans les pièces habitées. La pluie d’automne rinçait de bruine les murs tagués. La Fusée, dans une pièce un peu à l’écart (qui devait être le bureau du directeur), comptabilisait sur un cahier d’écolier les plus et les moins de leurs affaires. Le bilan était comme l’estran est à la mer, riche de ses différences de niveau.

Le lendemain, alors qu’il revenait de l’allée du Grand Tour, le Pti K. tomba à nouveau sur le vieil Antonio Jimenez. Voyant que le gamin l’appréciait, il s’avança dans l’histoire qu’il lui avait raconté la veille. Il le mijotait comme une garbure, comme un cannibale devant une marmite où bouillonne un missionnaire. Il parlait avec de douces intonations ; c’était un conte d’enfant qui n’avait pour toute réalité que les oreilles attentives d’un gamin de presque treize ans maintenant, crédule mais peu impressionné par ce vieux au dentier mal planté. Le Pti K. était assez malin pour avoir compris, dès le départ que si le vieux lui racontait sa vie c’est que par ailleurs il avait besoin de lui. C’est alors qu’il lui raconta ses larcins.

Cela faisait trente ans, depuis son départ à la retraite, qu’il pillait les églises, en compagnie de sa femme, morte depuis. Par anticléricanisme pur. Sans intention de revendre les objets du culte, mais juste pour enquiquiner les cardinaux, les curés, les bedeaux et les sacristains. Il emmena le Pti K rue de la Fontaine aux fées, dans l’ancien dépôt de la Ville, endroit où jadis la population venait chercher des sacs poubelles gris et jaunes, et d’autres remplis de terreau provenant des serres municipales de la ville, situées au domaine de Sers. Une grosse porte en bois d’où pendait un cadenas à chiffres occultait une grande remise à l’abandon, qui se révéla être une caverne d’Ali Baba : elle regorgeait de crucifix, ciboires, burettes, statues et statuettes votives, de vêtements sacerdotaux, de petit mobilier, d’énormes cierges, de vases, bref de véritables trésors qui éblouirent malgré la nuit les yeux du Pti K. Bien entendu, le vieux avait une idée derrière la tête. Enfin, pas exactement une idée, mais une urgence. La Mairie devait démantibuler et raser l’ensemble de la zone pour y construire un lieu dédié aux joueurs de bridge, (tant on sait la pratique de ce jeu moins dangereuse quand elle se situe aux abords d’un vrai cimetière). Les travaux devaient débuter le mois suivant. Antonio Jimenez avait bien repéré un autre endroit où planquer son magot, mais à quatre vingt dix ans, si le gamin et sa bande trouvaient acquéreurs, il leur céderait le tout, et débrouillez vous !

http://www.sudouest.fr/2016/03/08/l-octogenaire-pillait-des-eglises-car-il-avait-une-dent-contre-le-clerge-2294865-4776.php

  • sanctuaire de Torreciudad : siège de l’Opus Dei.

Fin du chapître 4 (à suivre?)

-par AK Pô

15 03 2016

Ptcq

cet article est sponsorisé par Gazoline (ci-dessous)

IMGP6509

_______________________________________________________________________

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s