Histoire de La Fusée et de ses compagnons d’infortune : chapître 5


                                                                                                                                                                                                                                                          ( A Pierre L.)

IMGP3954Pendant le temps que discutaient Antonio Jimenez et le Pti K rue de la Fontaine aux fées, Karl et Minos négociaient avec Mouloud J, à l’angle ouest du parc Lawrance. Ils achevaient leurs observations mutuelles, et faisaient les premiers comptes de leurs échanges illicites. Il s’avérait, disait Mouloud J., que les portefeuilles étaient pauvres en cartes bleues American Express, les seules dont il pouvait réinitialiser les codes pour en tirer profit. C’était un circuit complexe dont les ados n’avaient aucune conscience. Ils en étaient encore à la simple opération : je soustrais ici et là, j’ajoute les gains, je divise en parts égales, la multiplication des risques revenant à chacun, quelle soit sa fonction. A ces fonctions arithmétiques l’algébrie de Mouloud J. devenait incompréhensible, bien qu’empruntant aux différents calculs les mêmes symboles de chiffre. Al-Khwârizmî (780-850) devait se retourner dans sa tombe, comme nombre d’écrivains du sud de la Méditerranée, Kemal, Gursel, Cossery, Boudjedra, la liste est longue, tous se retournaient dans leurs canapés-lit devant cette insouciance de Mouloud J., devant cette incapacité à comprendre que les pauvres citadins palois, tout comme les rares touristes espagnols, étaient totalement démunis de cartes American Express, qu’à l’occasion ils fuyaient sans payer les hôtels, les restos (voici la méthode : un couple déjeune. En fin de repas, la femme se dirige aux toilettes, et l’homme va fumer en terrasse, avec son manteau car il fait frais en inter saison, entre automne et hiver. La femme se glisse au fond du couloir qui mène à l’arrière cour, où se dressent les poubelles. Son manteau reste sur la chaise ou le porte manteau perroquet. C’est un manteau à deux balles, vu de près, acheté pour des prunes dans une boutique du Secours catholique. En général, ces clients ne reviennent pas. On les comprend.). Et puis, il y avait cette différence d’âge entre Karl, Minos et Mouloud J. Le monde de l’adulte avait cédé son imaginaire aux modes de vie conventionnels. C’est à dire que le monde environnant était devenu son monde à lui, son carcan, sa mesure. Il était entré dans sa prison, et la nature, autant minuscule que majestueuse, se confondait dans son miroir. Le monde le regardait, lui ne le voyait plus. Il était ce cadavre qui danse, solitaire, dans son cercueil.

Le même soir, le Pti K raconta son aventure aux autres. Ce qui s’éteignait d’un côté en embrasait un autre. Mais trouver des receleurs pour des objets du culte n’était pas forcément simple. Surtout quand un ado d’un mètre quatre vingt (Karl) vous propose un crucifix pour cent euros. Non, dit La Fusée, il nous faut une boutique, un type dans la place qui puisse fourguer en douce. Je prendrai le train demain pour Lourdes. Il paraît que la rue de la Grotte pourrait convenir à la revente du stock de papi Jimenez. Mais question Mouloud J ., on laisse tomber pour le moment : trop louche, trop risqué. Minos, as-tu une piste pour loger ailleurs ? Le ton monte dans le quartier et les morts vont finir par gueuler « dehors, les marginaux ! ». Minos n’avait encore rien en vue question logement, si ce n’était les boutiques fermées du centre ville qui proposaient un choix très varié avarié. Mais le risque principal se situait dans la présence d’un voisinage attentif aux mouvements de la rue, à l’observation des passants, touristes et résidents locaux. Mieux valait pour l’instant rester à l’orée du centre ville. Il irait voir dans les prochains jours du côté de Nitot et de la villa Formose, l’ancienne école de musique étant déjà squattée, trop excentrée et quasiment en ruine.

La saison touristique lourdaise n’était pas encore entamée, et La Fusée revînt bredouille : tous les rideaux ou presque étaient baissés, rue de la Grotte. Seules quelques échoppes et restaurants hindis offraient leur exotisme alimentaire et vestimentaire, ce qui rime, pour le pèlerin venu d’Italie ou de Pologne visitant l’hiver la cité mariale, avec enfer. Attendre le printemps, dit-elle à ses compagnons, et Pâques, qui tombait idéalement le 27 mars, cette année là. De fait, place de la Monnaie, le jour du printemps, il faisait beau. Elle s’était installée à la terrasse du D’Artagnan, sirotant une bière en regardant les boulistes, les tilleuls bourgeonnants, et Moïse, qui faisait la manche au feu, pour payer la bière que consommait La Fusée. Soudain déboula de l’avenue Heid un petit coupé sport, une BMW à en faire pâlir d’envie Oscar, le patron -ou le gérant- du D’Artagnan, un petit bijou de caisse rouge rubis au volant duquel se trouvait Mouloud J. Il était accompagné d’une femme comme les pauvres aiment en voir dans les magazines people, mais comme seul le buste dépassait de la ligne d’horizon de la portière, il pouvait en être tiré la conclusion qu’une demi-page avait servi à autre chose que l’espantation. Mouloud J. portait des Ray Ban, et sur son crâne trônait une de ces casquettes rouges qui identifient les cons partout dans le monde, y compris dans les pays où pour affronter la faim, on les mange en buvant du Coca-cola. Pourvu qu’elles soient payées d’avance (les casquettes et les canettes).

MoÏse avait rejoint La Fusée, avant que ne se passât l’arrivée du cabriolet au feu rouge assorti à la frime du chauffeur. Il avait, entre deux va-et-vient de voitures, fauché le cochonnet des boulistes. Les joueurs se désespéraient. A quoi ça sert les boules si t’as pas le cochonnet chantait Bashung. En leur restituant, après avoir fait semblant de le rechercher avec eux (il vola deux portefeuilles « à la Zidane« ), il eut droit à une prime de deux euros, qui vinrent remplir l’escarcelle du mendigot. De quoi s’écrouler au soleil printanier et regarder le monde ne pas changer, mais dans l’aisance d’un moment de bonheur, ce qui correspond à une éternité, autant chez les rêveurs que chez les brigands. Ceci aurait pu être évoqué avant le passage de Mouloud J., mais faire durer le suspens est un art difficile quand l’on à affaire à des lecteurs pointilleux.

Deux minutes plus tard, des sirènes retentirent : la boulangerie Jaubert fut coupée du monde. Des véhicules de la gendarmerie barraient, au niveau du lavoir, la rue Amédée Roussille, le pont du Quatorze juillet était infranchissable, et la rue du même nom coupée au niveau du carrefour de la rue Gloxin. Bref, il y avait du buzz dans le secteur, et la bagnole de Mouloud J. en était l’objet principal. La Presse relaterait le lendemain l’intervention et la découverte d’un butin substantiel réalisé par un groupe de cambrioleurs ayant essaimé dans la région. Moïse et La Fusée regagnèrent l’ancien centre de tri, leur choix était fait : il fallait opter sur la revente des objets saints de papi Jimenez. Peut-être pourrait-on les stocker dans la vieille bâtisse, à l’angle de la place de Verdun, en attendant.

-par AK Pô

22 03 2016

Ptcq

fin du chapitre 5  (à suivre ?)

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