Faire don de son corps à la science


imageJ’arrive à l’âge ou l’on reçoit plus souvent des faire-part de décès que d’invitations à des mariages. La mort devient une donnée avec laquelle il faut commencer à compter. Le corps du Christ, mort le vendredi saint et ressuscité à Pâques, s’est évanoui du tombeau dans lequel il était enfermé. Il n’en va pas de même pour nous pauvres mortels. Que faire de ce corps devenu bien encombrant une fois que notre âme l’a quitté ?
Il y a quelques semaines je me suis rendu à l’enterrement d’une de mes vieilles tantes dans un village du Bordelais. Contrairement à l’habitude, il n’y avait pas d’employés des pompes funèbres et pas de cercueil non plus à porter jusqu’à l’autel : de son vivant, ma tante avait décidé de donner son corps à la science. Alors que nous pleurions son départ, le corps de ma tante se trouvait déjà au laboratoire d’anatomie de l’université de Bordeaux.
« Le don du corps à la science », selon la formule consacrée, est un geste altruiste et généreux. En procédant ainsi, nous nous rendons encore utile après la mort. Les corps donnés à la science peuvent être utilisés à des fins de formation ou de recherche. Ainsi le corps de ma tante a peut être subi des dissections par des étudiants. Il a pu aussi être utilisé par des chirurgiens pour améliorer leur pratique ou tester de nouvelles méthodes. Il a pu également servir dans le cadre de recherches fondamentales ou appliquées.
Aux siècles précédents, les facultés de médecine pouvaient récupérer les cadavres des défunts non réclamés par leurs proches. Cela devient de plus en plus rare et les corps donnés à la science deviennent une source d’approvisionnement indispensable. Les professeurs de médecine en conviennent : à des fins de formation, un vrai cadavre est bien supérieur à toute imitation.
Donner son corps à la science n’est pas une démarche facile. Elle nécessite réflexion afin de ne pas le regretter par la suite.
Comment donner son corps ?
Seules les universités de médecine, et encore pas toutes, acceptent le don du corps. Les béarnais doivent se tourner vers Bordeaux, plus précisément vers le laboratoire d’anatomie de la Faculté de Bordeaux, qui possède un service dédié au don du corps1, auprès duquel je me suis renseigné.
Pour donner son corps, il faut informer le laboratoire de cette intention par écrit. En retour, il sera demandé au donneur potentiel de remplir une fiche personnelle ainsi qu’un testament olographe confirmant le don. Une fois ces formalités complétées, le donneur reçoit une carte – dite « carte de donneur » – à conserver précieusement avec ses papiers personnels. Il faut aussi en parler à son entourage. En effet, une fois que la mort aura été établie, la famille devra assurer le transport du corps vers le laboratoire d’anatomie sous 48h, si le décès a lieu en milieu hospitalier, ou seulement 24h dans les autres cas.
En principe, le don du corps au laboratoire de Bordeaux est gratuit (ce n’est pas le cas, hélas, dans toutes les universités). La famille du donneur devra quand même prendre à sa charge les coûts de transport jusqu’au laboratoire. Je me suis renseigné auprès d’une société de pompes funèbres : pour un transport de Pau à Bordeaux, il en coûtera quand même environ 1 200 euros. Cela peut paraître cher, à juste titre. Mais quoi qu’il en soit, ce coût reste bien inférieur à celui d’une inhumation ou d’une incinération, pour lesquels on en vient à dépenser facilement plusieurs milliers d’euros.
Le travail de deuil en question
A mon sens, la difficulté du don du corps ne réside pas dans les questions administratives, somme toute assez faciles à régler. Le choix de donner son corps se pose plutôt en termes de relation que nous avons avec la mort.
Il faut savoir que non seulement le corps du défunt ne sera pas présent à la cérémonie funèbre mais qu’il disparaît à jamais. Après l’avoir utilisé, la faculté de médecine procède, au moment où elle le décide, à une inhumation anonyme au cimetière intercommunal de Pessac-Mérignac. La famille n’est pas avertie de l’inhumation. Cependant, au sein du cimetière a été érigée une stèle pour les donneurs de leur corps à la science, permettant aux familles qui le souhaitent de s’y recueillir. Les familles peuvent demander que le corps soit incinéré. Mais là encore la procédure est anonyme et les familles ne seront pas averties de la date de l’incinération.
Faire don de son corps à la science peut rendre plus difficile le processus de deuil pour les proches du défunt. Pour certains, il est nécessaire de pouvoir se recueillir devant une tombe ou bien devant une urne ; Pouvoir y revenir régulièrement ; La nettoyer, y mettre des fleurs, ou faire brûler un cierge. Autant d’actes symboliques par lesquels nous montrons notre attachement à la personne disparue et qui soulagent notre sentiment de perte et d’abandon. Lors de la cérémonie organisée pour ma tante, l’autel était vide de tout cercueil. Personne n’a pu lui rendre un dernier salut au travers de la présence de son corps. Aucun cimetière ne l’a recueilli. Il ne s’agit pas d’une simple question de croyance ou de religion. Le fait de pouvoir faire son deuil au travers d’une symbolique tangible, d’un lien matériel qui nous rapproche du défunt, est propre à toutes les cultures et toutes les époques.
Les donneurs potentiels eux-mêmes doivent se poser la question : Acceptons nous, par altruisme, que notre corps disparaisse sans laisser de traces ou bien désirons nous, au contraire, que notre famille, nos proches, nos amis puissent encore avoir accès à nous symboliquement, au travers d’une tombe ou d’une urne funéraire ?

La disparition brutale et irrémédiable du corps du défunt peut être mal vécue, aussi bien par le donneur de son vivant que par ses proches après la mort. On trouve là, sans doute, une des explications du peu de succès du don du corps à la science : Les donneurs représentent à peine 0,5 % des personnes décédées annuellement.

Émile

________________
¹ Laboratoire d’anatomie – Service de don du corps, 146 rue Léo Saignat, 33076 Bordeaux Cedex

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Comments

  1. Michel LACANETTE. says:

    Peut être que la solution la plus écologique est celle pratiquée par les peuples montagnards des Andes et de l’ Himalaya,qui consiste à donner les corps aux rapaces.

    • Emile says:

      Nos corps d’européens bien nourris et bien soignés sont tellement pollués que ce ne serait pas un cadeau pour les rapaces!

  2. Donner son sang est peut-être le premier geste à accomplir, nous qui vivons dans un monde de vampires.

  3. Beltof says:

    Merci pour cette synthèse. Même si j’ai opté (pour le moment ^_^) pour l’incinération c’est toujours intéressant d’être au courant…

    • Georges Vallet says:

      Incinération?
      Dépêchez-vous avant que l’on instaure la taxe carbone !!!!

      C’est juste une boutade en ce qui vous concerne, bien évidemment,et je vous prie de m’excuser, mais au plan général, il serait quand même intéressant de connaître quelle serait la quantité de CO2 rejeté par an si tous les Français choisissaient cette option, par exemple en équivalent kilomètres parcourus par une voiture moyenne?

      • Emile says:

        Pour répondre à votre question, l’incinération d’un cadavre libère environ 160kg de CO2, soit l’équivalent d’un trajet de 1000 km avec une voiture aux normes.

        Cependant, contrairement à ce que tout un chacun peut penser intuitivement, il n’est pas du tout évident que le bilan carbone d’une inhumation soit meilleur que celui d’une incinération. En fait des études très sérieuses ont montré le contraire.

        Certes l’incinération nécessite beaucoup de combustible et rejette en une fois une masse importante de CO2 dans l’atmosphère ainsi que des produits polluants contenus dans l’organisme. Mais l’inhumation (qui rejette quand même environ 40 kg de CO2), a un impact peut être encore plus négatif que l’incinération si l’on tient compte de tout ce qu’un cimetière utilise comme ressources (tombes, pesticides, eau pour l’entretien, etc…). En outre, il ne faut pas ignorer la pollution intense des sols par les cadavres et toutes les saletés non dégradables qu’ils contiennent.

        Il est donc peut-être plus écologique de se faire incinérer qu’inhumer.

        • Georges Vallet says:

          Merci Emile pour votre réponse. L’équivalent trajet, dans la crémation, est quand même impressionnant!

          Je pense que le traitement des corps après la mort, comme jadis, dans la terre, sans préparation ou presque, était bien plus écologique; ce n’est plus le cas!

          J’ai bien suivi votre raisonnement mais je ne suis pas entièrement convaincu par votre conclusion car le bilan général est vraiment difficile à établir du fait de la concentration démographique, du brassage mondial des populations, de l’évolution des techniques «modernes»qui polluent de plus en plus dans les deux cas:

          Côté inhumation, je n’ignore pas que les pierres tombales jadis prélevées localement (calcaire d’Arudy à Pau), sont de plus en plus transportées d’outre mer, la préparation des corps et des bois des cercueils utilise des produits polluants, cela retarde le recyclage biologique de ce fait, la présence dans les corps de molécules toxiques du fait des plombages, médicaments pris en général en abondance pendant les soins, drainage des effluents des cimetières variables suivant les endroits, souvent pas très loin de ruisseaux ou rivières, des champ en campagne, rarement vers des stations d’épuration toujours très peu efficaces d’ailleurs.

          Par contre, le rejet de CO2 d’origine microbienne est bien moindre et lente, la porosité des parois le libère dans l’atmosphère du cimetière où se trouve en général des arbres qui l’absorbent facilement et dépolluent certains gaz annexes.

          Côté crémation, la quantité de CO2 produite par l’opération est, comme vous le dîtes, très importante; elle se fait en très peu de temps, il est libéré dans l’air car il y a rarement des arbres près du crématorium qu’il faut construire et entretenir aussi, comme les cimetières; le gaz utilisé pour la crémation a été extrait, transporté, purifié…..entrainant la libération de CO2, un dégagement de vapeur d’eau, gaz à effet de serre très important, avec les risques inhérents et les dégagements de fumées toxiques dans l’atmosphère. Cette «industrie» utilisant une énergie non recyclable n’est pas, comme du mien, de votre goût, je le sais!
          J’ai pu lire:«Les vêtements, les chairs, le cercueil, tout est transformé en gaz carbonique, oxyde d’azote, COV, SOx, Nox, particules cancérigènes (dioxine), mercure, plomb,cadmium, … et en poussières qui s’envolent dans les fumées.
 C’est une catastrophe écologique, et les problèmes de santé sont nombreux aux abords des crématoriums car les filtres sont rarement vraiment efficaces et les polluants qui y sont retenus vont à l’égout, lors de leur nettoyage ! C’est d’autant plus grave que les stations d’épuration sont incapables de les éliminer …ils se retrouvent « in fine » dans tout ce qui vit dans les fleuves et les mers, inexorablement !»
          Il conviendrait aussi de tenir compte du «destin» des cendres qui ne sont pas toujours très exemptes de polluants( mercure, plomb…). Si elles restent ad vitam aeternam dans des urnes, pourquoi pas, mais c’est rarement le cas, il y a le plus souvent dispersion dans le jardin, le parc, la mer, la montagne, la rivière…, lieu peut-être du désir ou de la région prisée par le défunt; dans ce cas, ce n’est plus pareil!

          Il est difficile aussi de faire le bilan des différences entre les deux, en ce qui concerne les conséquences de plus en plus fréquentes liées au brassage culturel des populations, française et mondiale. Beaucoup de familles souhaitent le retour dans la commune ou le pays d’origine des défunts où se trouve le caveau ou là où pourra se réaliser le rite traditionnel: crémation en Asie, inhumation chez les musulmans et les juifs.
          Le problème qui nous concerne est le bilan carbone du transport du corps et de la famille accompagnatrice en général: voiture, avion, sur de nombreux kilomètres parfois!

          Finalement, j’ai tendance à penser, sans aucun esprit de contradiction, c’est plus une conviction, que l’inhumation est quand même bien moins polluante, surtout au niveau de l’effet de serre, en particulier si on en revient, comme dans une vie souhaitable à plus de simplicité et de sobriété dans nos lieux de repos éternel.

          • Emile says:

            M. Vallet, merci pour votre examen détaillé de la question. Comme vous avez pu le noter ma conclusion était prudente et basée sur ce que j’ai pu lire. Je ne suis évidemment pas un spécialiste. Il semble effectivement difficile de conclure dans un sens ou dans l’autre compte tenu de la multitude de paramètres à prendre en compte sur le long terme.

            Ce qui est certain c’est que notre corps gavé de médicaments et de polluants, mille fois réparé, devient un déchet hautement toxique une fois que la vie l’a quitté. Crémation, à court terme, et inhumation, à plus long terme, ont toutes deux des effets négatifs sur l’environnement qui ne sont pas négligeables.

            Connaissez vous la promession? Cette nouvelle technique mise au point en Suède consiste à transformer le corps en poussière en le plongeant dans de l’azote liquide.
            Le corps refroidi à -196 °C, devenu friable, est placé sur une table vibrante pour provoquer sa destruction en particules fines. Un mécanisme aimanté recueille les résidus métalliques qui peuvent être ainsi recyclés. La poudre obtenue est biodégradable et peut être enterrée dans une urne aussi biodégradable dont la décomposition totale n’excède pas 12 mois. Cette technique prometteuse consomme peu d’énergie et n’émet pas de gaz à effet de serre. Tous les restes potentiellement polluants peuvent être recyclés. Pour l’instant, elle n’est pas autorisée en France.

            • Georges Vallet says:

              Je ne connaissais pas en effet la promession; je viens de me renseigner sur google et cela confirme vos informations. Cela semble en effet une solution à retenir et à promouvoir en stimulant la législation française; le résultat n’est pas encore acquis!

              • La promession, Aragon en parlait déjà dans « l’étrangère »:

                « J’ai pris la main d’une éphémère
                Qui m’a suivi dans ma maison
                Elle avait les yeux d’outre-mer
                Elle en montrait la déraison
                Elle avait la marche légère
                Et de longues jambes de faon
                J’aimais déjà les étrangères
                Quand j’étais un petit enfant

                Celle-ci parla vite vite
                De l’odeur des magnolias
                Sa robe tomba tout de suite
                Quand ma hâte la délia
                En ce temps-là j’étais crédule
                Un mot m’était promession
                Et je prenais les campanules
                Pour les fleurs de la passion »

                meuh non ! j’ai juste fait un petit détournement de « promission »

                • Georges Vallet says:

                  Sans notre « permission », c’est de la « compromission »!

                • Emile says:

                  Une belle interprétation du grand Ferré, à l’époque ou les chanteurs savaient articuler. A 2mn45 on entend distinctement « promission »!

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