Histoire de La Fusée et de ses compagnons d’infortune : chapitre 6


IMGP4504Quand La Fusée traversa le pont qui sépare la rue de la Grotte de la basilique, les truites frétillèrent dans le gave de Pau. Elle avait dégoté deux boutiques dans lesquelles le recel des objets du culte de papi Jimenez fournirait de substantiels revenus au groupe. Pâques achevait son lundi, et les œufs avaient éclos de poulets armés jusqu’aux dents, qui préparaient Pentecôte dans les cuisines solaires du ciel rédempteur. Ils (les poulets) se demandaient ce qu’ils laisseraient à la science, en cas d’explosion des fours de cuisson. Ce qu’ignorait La Fusée, c’était l’arrestation de Karl, qui s’était mêlé sans le savoir (il était monté dans une voiture, aux feux tricolores, au carrefour Alsace Lorraine Leclerc, sur invitation d’une jeune femme sexy) à une bande de cambrioleurs que la police pistait depuis quelques mois. Ca lui ferait les pieds, à ce grand escogriffe, de soulager ses pulsions entre quatre murs décorés par la Nation.

Minos se montrait plus inquiet sur leur devenir. Le groupe, moins Karl, pourrait occuper un ou deux appartements de la villa Nitot quelques semaines voire mois, tant que la Ville, qui voulait la céder, n’avait pas trouvé acquéreur et signé un acte de vente. Des fenêtres, à l’étage, étaient toujours ouvertes et, visiblement, selon lui, les volets clos du rez de chaussée étaient faciles à débloquer. Pour ne pas éveiller l’attention et se renseigner avec intelligence, il avait parcouru le quartier, qui se résumait à une école de musique, un square et une promenade avec vue exceptionnelle sur les Pyrénées et la banlieue, Bizanos. Il avait ainsi traîné au soleil sur les bancs, ou accoudé à la rambarde, conversant avec de vieux, de très vieux habitants. Il avait ainsi appris que jadis cette villa était une maison de retraite et que la jeunesse qui composait le quartier du Buisson, petites maisons ouvrières avec jardin adéquat, comptait quelques primo délinquants rigolos, qui fauchaient des cigarettes aux vieux de l’hospice, plongeaient dans le gave au niveau du pont métallique de Mazères, construisaient des radeaux sur l’Ousse avec les bidons d’huile vides et les chambres à air que leur donnait le garagiste de la rue de Barèges, exploraient les bambouseraies au pied des tours Aspin et volaient dans les jardins les fruits de certains voisins. Des gosses, quoi, qui réchauffaient avec Minos des souvenirs ensoleillés mais dont lui tirait les ficelles d’un présent qui absolvait le passé pour imaginer un immédiat radieux. Un immédiat dans lequel le futur ne comprenait sa conjugaison que dans l’action et non dans l’espérance.

Minos était inquiet ; non qu’il soit incertain quant à ses démarches, mais du fait que ces conversations avec les vieux lui offraient une réflexion personnelle sur lui-même, et au-delà sur cette mouvance dans laquelle le temps nous transporte, nous modifie, nous mène au bout d’un seul chemin quand nous passons notre vie à en changer en permanence. Il sentait cette déshérence qui conduit la folie de l’individu à se croire sensé, où et quel qu’il soit. Et puis, bien qu’il ne le ressentît pas consciemment, il y avait dans sa frénésie de vie, dans sa fréquentation d’avec ses compagnons, cette image de mort, cet ouvrage solitaire qu’il lisait dans les rides, les trous de mémoire, les sourires maladifs et parfois les pleurs que certains souvenirs de ces ancêtres soulevaient dans leurs paroles, lèvres et doigts tremblants. Minos allait, comme tous les survivants de la planète, avoir dix sept ans, début mai. La Fusée fuselait ses quinze siens. Le Pti K finirait par en avoir quatorze. Moïse, quant à lui, en aurait toujours seize. Il racontait aux autres, alors que le printemps naissait dans le centre de tri où ils vivaient encore, que ses parents l’avaient conçu dans une auberge de jeunesse de Tel Aviv, où poussait au fond du jardin un arbre magnifique aux larges et parfumées fleurs bleues. Le gérant de l’auberge avait demandé à son père de s’occuper du jardin, pour un dollar israélien non reconvertible en dollar US. Le père de Moïse, qui était athée, avait rudement et amoureusement taillé l’arbre en se jurant d’un jour retourner sur place pour voir ce qu’il était devenu, quelles formes il lui avait donné pour l’épanouïr. Dans ce laps de temps, la mère et le père de Moïse, après s’être aimés, au fil du temps s’étaient évanouïs, on ne sait dans quels sables leurs traces s’étaient perdues. Et lui, avec d’autres enfants, grandissait dans la proximité du néant. Il refixait chaque jour les barreaux d’une échelle brisée qui lui permettrait au-delà de ce tronc lisse de gagner les hautes branches dont se moquent des vents qui terrifient les hommes calfeutrés dans leurs certitudes. Il s’accrochait. Ils s’accrochaient ensemble, mais combien de temps durerait leur solidarité si jamais l’un prenait l’amitié en otage pour la réduire à l’asservissement de tous.

Quand La Fusée traversa le pont qui sépare la rue de la Grotte de la basilique, la vie de l’esprit, les truites frétillèrent dans le gave de Pau. Dans sa cellule, Karl sourit. Dans le squat de l’avenue Gaston Phoebus, ils allumèrent un feu dans la cheminée du troisième bureau, à droite, côté urnes d’incinérations du cimetière. Il faisait doux mais il manquait au temps l’esprit des flammes. Le Pti K. avait volé chez Tonnet un petit bouquin d’Isaac Babel,et il leur en fit la lecture. Un deal restait, qui était essentiel : qui et comment louer un fourgon pour acheminer la marchandise rue de la Grotte ? Une caravane brinquebalante sur le chemin Henri IV, avec sept ânes, une charrette, et quelques chrétiens entourloupés par de fausses promesses de rédemption.

« -Soyons patients » dit La Fusée.

Elle rajouta :

« -le couillon qui écrit nos aventures se barre à l’Etranger et nous laisse lâchement tomber pendant une semaine. Alors, mes petits, faisons sans lui ! »

fin du chapitre 6

-par AK Pô

02 04 2016

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