La machine de Jeannot


IMGP7728Cela fait maintenant trois semaines que je m’escrime, – et le mot est juste -, à fabriquer une machine un peu particulière, une machine à falsifier les rêves. C’est un travail ardu (et je m’esbigne devant Quidam, qui a révélé le contresens de cette première phrase ; je ne le provoquerai donc pas en duel, car il m’a tué net, avec raison!). Au départ, Juliana, ma femme, s’en est amusée, puis, progressivement, mon travail l’a agacé, puis rendu de glace. J’y ai vu un signe. En effet, cette glace a fini par fondre en larmes. Heureusement j’ai pu la sauver de la noyade grâce à ma vigilance extrême et à la bouée suspendue aux patères de la porte du vestibule. Celle-ci a, par ailleurs, claqué une dizaine de minutes plus tard, quand ma femme s’est enfuie avec deux valises à la main.

J’avais donc progressé, puisque notre vie tranquille de couple, dont bien des gens rêvent, s’était brusquement muée en cauchemar. Cependant, cela n’allait pas exactement dans la direction de ma recherche, celle-ci prenant pour axe directeur la découverte d’une étincelle qui dévierait le rêve pour l’embobiner autour d’un tubineau de réalité probante, laquelle, connectée à une machine à coudre, ourlerait, par quelques adroites piqûres, le rêve modifié sur le corps de chair et d’os, tel un tatouage indélébile dont l’encre peu à peu pénètre la peau. Le rêve alors continuerait son chemin nuit et jour, contrairement à ses habitudes qui consistent à s’enfuir au moindre réveil et à disparaître dans les nuées les plus céruléennes.

Tout ce que je raconte ici peut troubler le lecteur dubitatif qui passe son temps à musarder dans les lieux de spectacles, les hypermarchés et autres aires de jeux pour enfants. L’artisanat le laisse de bois et seule sa tête n’a pas de prix. Donc, je le remercie (le lecteur dubitatif) de bien vouloir céder sa place à d’autres lecteurs, plus ouverts au monde, du moins au mien. Ceci étant, pour mieux comprendre la finalité de la machine (les détails et pièces techniques étant encore sous garantie), je vais vous donner un exemple presque concret.

Prenons un homme, un homme grassouillet, voire presque obèse. Cela fait des années qu’il n’a pas vu son zizi, et il déprime. Les gens se moquent de lui, Jeannot, attention, t’as un zizi dans le dos. Les gens sont méchants. Jeannot n’a pas d’amis et se réfugie dans ses rêves. Il dort beaucoup, et la plupart du temps ses rêves l’ignorent : ils traversent ses oreillers, puis s’en vont sans laisser de trace. Parfois, il en attrape un au vol, mais le songe lui rit au nez et se carapate, va rejoindre les autres. Un après midi pourtant, durant la sieste, une vision survient : une voix de femme l’appelle Jeannot, Jeannot, mon héros. Il se retourne dans le lit, toujours endormi. Son double alors se lève, marche jusqu’à la grande armoire à glace, et il se voit : jeune, svelte, sapé comme un héros de BD de chez Marvel. Il durcit ses muscles, biceps, pectoraux, tandis que la voix féminine, dans le couloir, susurre Jeannot Jeannot mon héros. Le vrai Jeannot ronfle, une vraie locomotive à charbon. Il a délégué son imaginaire à son double, mais reste maître de ses déambulations, et une érection lui vient, cependant que son double enfile son costume de super héros.

C’est alors que se produit le déclic, l’étincelle. Le double de Jeannot part en quenouille et Jeannot l’attrape au vol d’un geste étonnement rapide et efficace, il saisit le fil de l’histoire et l’entortille autour de son sexe dont il vérifie enfin l’existence, la réalité probante. Malgré sa masse charnue d’un poids excessif, il se précipite vers la machine à coudre, enfile l’aiguille, appuie sur l’interrupteur et enclenche le mécanisme. Son pied écrase la pédale qui permet d’accélérer et soudain il éjacule, envoyant dans le cosmos des millions de particules falsifiées, pendant que son rêve spermatique colle de manière indélébile à sa peau, comme l’encre blanche d’un tatouage sur une peau noire ou jaune ou rouge, ça y est, miracle, le voici transformé pour de vrai en héros, il bondit de joie, appelle la voix féminine qui murmure dans le couloir Jeannot Jeannot mon héros, et dans sa hâte à la rejoindre tombe, fracasse le plancher et le troue, dégringole dans l’appartement du dessous, mon appartement, pile poil sur ma machine à falsifier les rêves. Furieux, je me précipite sur lui avec mon stylo de tatoueur, le menace de lui faire un dessin obscène sur le bras (ce qui ruinerait sa carrière de super héros de chez Marvel). Jeannot se met à genoux, me supplie de lui rendre ses rêves à la con, me promet monts et merveilles (des télés, des voitures et des assurances), jure de me céder la sirène qui chuchote dans le couloir au-dessus pour un euro symbolique, puis soudain il s’évanouit là, gros tas effondré sur mon parquet en chêne.

Je tente de le réveiller en le poussant du pied, ce gros saligaud maculé de colle à tapisser, mais il semble plongé dans un sommeil comateux, ne réagit pas. Il dépérit sous mes yeux, pète longuement, se recroqueville, se vide en quelques minutes, rapetisse et une puanteur cadavérique se répand ; quand il a atteint la taille d’une puce, il bondit sur ma tête et m’assomme. Un temps infini passe, lorsque je sens que quelqu’un me secoue ; j’entends une voix pénétrante chuchoter à mes oreilles Jeannot Jeannot mon héros. C’est Juliana. Je sens son souffle sur ma joue : Réveille-toi, tu vas être en retard au boulot, mais bon sang, qu’est-ce que tu pues !

-par AK Pô

14 05 2016

Ptcq

Comments

  1. quidam says:

    S’esbigner : emprunt à l’italien argotique sbignare, « fuir ». Donc fuir à fabriquer une machine…? Comprends pas !

    • OK Quidam, j’admets que je me suis planté avec ce verbe, qui signifiait dans ma tête s’acharner, s’obstiner, bref s’escrimer à. Merci de m’avoir repris. Je modifie le verbe illico presto !!!!

      • ça va mieux comme ça :
        « Cela fait maintenant trois semaines que je m’escrime, – et le mot est juste -, à fabriquer une machine un peu particulière, une machine à falsifier les rêves. C’est un travail ardu (et je m’esbigne devant Quidam, qui a révélé le contresens de cette première phrase ; je ne le provoquerai donc pas en duel, car il m’a tué net, avec raison!). »

  2. Le Goff says:

    J’aime beaucoup les trois premiers chapitres… J’aimerais bien fabriquer moi une machine à rêve, une petite usine à rêves même pourquoi pas pour en revendre plein et pouvoir m’acheter un grand lit à baldaquin pour pouvoir continuer de rêver encore et encore, puis acheter un manoir pour écrire des histoires de vampires terrifiantes, des poèmes d’amour insensées, pour pouvoir changer petit à petit le monde en le rendant plus marrant et humain juste… bonne continuation AK Pô !

  3. pS qui soulèvera les paupières du rêve?

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