Les vieux singes grimacent toujours


IMGP5084Je fais sans doute partie de ces vieux singes qui ont œuvré dans des branches en accord avec le sens harmonieux de leurs entreprises, avant que quelques bandits ne viennent déforester les territoires fertiles que sont les fins de mois, (vous savez, quand les feuilles de paie remplissent le panier ménager), pour en récupérer le bois de vène, mais surtout celui de déveine, vous connaissez cet arbre dont le fruit se présente comme celui du travail, mûri d’expérience, long comme une petite courge, jaune aux fines zébrures noires, et dont la peau glisse sous les pas quand on marche dessus, et moi comme les autres singes je m’accrochais aux branches avant l’abattage, avant l’intrusion des tronçonneuses dont le bruit assourdissant ne permettait aucun dialogue, aucune écoute, de la jungle paperassière à la rue incendiée par des tribus enflammées en voie d’extinction, nous courions d’un endroit à l’autre en hurlant cessez ce manège meurtrier, cessez de vous entre tuer et laissez nous vivre sur la canopée de notre société démocratique avec nos droits et nos devoirs, nos fruits, nos petites monnaies de singe si rudement converties en yuans et nos vies misérables sans Iphone, sans NRJ12, sans D8, sans internet et sans huttes de classe où forniquer l’hiver, mais personne ne nous écoutait, pas même les chats qui faisaient les poubelles des villes en ébullition, les chats contre les rats, les chiens contre les chats, les hommes comme des chiens se déchirant l’article 2 d’une loi dont très peu de monde connaissait le contenu, les tenants et aboutissants, ignorant pleinement les articles suivants qui formaient un tout enchevêtré, complexe et incompréhensible, ce qui faisait monter la colère des tribus irascibles et vindicatives, soutenues par des hordes de gorilles brisant les vitrines à coups de noix de coco explosives, oh ! nous regardions ce spectacle depuis les hautes cimes croyant n’être concernés qu’à la marge, mais les tronçonneuses continuaient à découper nos abris ne nous laissant aucun répit, aucune fuite possible, sinon celle de la chute, celle de la faiblesse économique et des peaux de banane sur lesquelles nous glisserions nous brisant le crâne et la raison gardée jusque là dans nos cervelles pacifiques et ouvertes aux débats, mais nous savions grimacer, nous les vieux singes, nous savions tenir la route et quand celle-ci était bloquée nous restions chez nous, copulant, faisant la sieste en haut des vènes, des sipos, des fromagers, nous savions aussi que l’essence dont sont faits les bois n’ont rien à voir avec le gazole qui les ratatine et qu’à un moment il faudra bien que tout le monde se mette d’accord pour en finir avec cette humanité incapable de se raisonner, de s’entendre, de s’accorder, qui ne sait qu’incendier les forêts, entretenir la famine et la misère, réduire en cendres les espoirs les plus accessibles, les objectifs les moins crétins, ne sait qu’ abêtir les masses pour mieux les asservir, pendant que nous, vieux singes exclus du monde du travail, retrouvions nos racines, plantées en haut des arbres séculaires.

-par AK Pô

27 05 2016

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Comments

  1. C.B. Christian BELLO says:

    Chapeau bas tout conte fait d’effets réels, en hommage à cette prose un petit texte en toute humilité un peu humide cette fin de mois (qu’avril était serein dans ces bras du Rhin!)

    COMPTES DE FAITS

    Laissé pour comptes
    De l’effet escompté
    Lassé des contes
    Et des faits décomptés
    Ne rien croire aux fées
    Ni les sirènes écouter
    Pas sorcier ni vicié,
    Faire parler les faits
    En effet bien reliés.
    L’effet des cheminées
    En effet, on est faits
    Les cheminées de fées*,
    En effet, ça fait chier,
    Faire parler chiffré
    Numéroté et calculé
    Chaque pas est compté
    En effet, que les faits,
    Chaque minute est comptée
    En effets, que d’effets
    Pour solde de tout compte
    Particule noble de comte
    Un conte est-ce vrai?
    Un compte est-il fait?
    Je suis lassé de tout ça
    Laissé pour compte, bien las
    Les faits sont là et bien là
    Le décompte à rebours me tua.
    La pression me remonta
    De dépression il n’y eut pas.
    Tous comptes faits,
    je n’étais pas défait.

    au fait, y a la mer en Cappadoce?

    • De fait n’oubliez pas que les fées que l’on fête
      Comme le souvenir défile aux pas de nos défaites
      Ces fées là sont fellahs, félibres et nous entêtent
      Quand il serait heureux que l’homme tue la bête.

      bien à vous et merci

      • petit bonus pour le plaisir:

        Comme elle m’aimait je lui avais juré
        Que ses infidélités lui seraient facturées
        Elle devînt économe dans ses amours
        M’écrivant sans les décrire ses beaux jours

        Je la suivais de loin, loup garou incertain,
        Et ses traces laissaient des parfums de brindilles,
        Lieux où j’aurais aimé retrousser des putains
        Quand la fatigue rompait l’acrimonie des filles

        Les fleurs du souvenir éclosent de passés
        Et nous marchons dessus pour retracer nos routes
        Pourquoi donc s’arrêter puisque nous sommes morts
        Je lui avais juré, comme elle m’aimait,

        Je lui avais juré fidélité, tant de mots défilaient
        Qu’ils auraient pu croire eux-mêmes en leur histoire
        Mais il n’est pas de croix qui barre le mensonge
        Il n’est que le rêve qui barre de barbarie

        Le chemin cabossé illusoire des hommes
        L’oubli, cette perte de mémoire constante, entretenue,
        Et toi, qui te promène la nuit, toute nue,
        Vieille femme aimée, rejetée des souvenirs d’enfance,

        Parle moi de cette pluie d’hiver, du verglas,
        Les fleurs du souvenir éclosent de passés,
        Pourquoi donc s’arrêter puisque nous sommes morts,
        Sans nous parler, sans que nous nous aimions

        Ah quoi bon, personne ne vérifiera nos absences
        Dans les cahiers du temps qui passe, sauf nous,
        parce que nous y avons laissé nos traces,
        Tu m’aimais et je t’avais juré qu’aucune croix

        N ‘enfreindrait le mensonge, aucune vérité
        Sur mes lèvres embrassant les seins ronds
        ne se rebelleraient de tes infidélités
        Et nous avons marché comme des trépassés.

        240516
        AK Pô

  2. merci karouge, j’ai pris du plaisir à lire cette écrit poétique … 🙂

  3. Emile says:

    Voici la réponse aux questions des lecteurs sur la riche iconographie de ce texte:

    A – Le singe du Grand Garde, Mons, Belgique (photo prise aux alentours de Noël).

    B – Une volontaire du mouvement populaire de la place Maïdan, Kiev, Ukraine.

    C – Un détail du porche de la cathédrale d’Oloron.

  4. Emile says:

    Voici la réponse aux questions des lecteurs sur la riche iconographie de ce texte:

    Le singe du Grand Garde, Mons, Belgique (photo prise aux alentours de Noël)
    Une volontaire du mouvement populaire de la place Maïdan, Kiev, Belgique.
    Un détail du porche de la cathédrale d’Oloron.

  5. Lafon Pierre says:

    Merci Karouge, belle phrase, lecteur de AltPy, prenez votre souffle et lisez là à haute voix, comme l’aurait fait Victor Hugo dans la bouche de Jean Valjean.
    Pierre Lafon.

  6. Georges Vallet says:

    Un coup de gueule de temps en temps, cela fait du bien, à écrire et à lire!

    « retrouvions nos racines, plantées en haut des arbres séculaires »
    Un peu de botanique pour compléter cette description.
    Etant donné la situation de départ des racines, je pense que ces arbres séculaires devaient être des banians et la hutte des classes devaient se trouver entre ses racines qui atteignaient le sol.
    Nous vivons un exemple de cette heureuse complémentarité qui existe souvent entre science et poésie. La vie est un gigantesque conte de fée.

    • Merci de votre commentaire.
      A noter que ce n’est pas la première fois que j’utilise ce type de formulation -une seule phrase-, mais ce coup-ci j’ai été un peu influencé par la façon d’écrire d’Alain Mabanckou (le roman entier n’est qu’une phrase ponctuée par des virgules). Un auteur excellent, réputé, dont je conseille à tous (mais pas aux autres) la lecture : commencer par « Verre cassé » est une bonne approche.( 7euros, en collection poche)

      Pour info : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Mabanckou

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