A table, ronde planète !


IMGP7930Nous avions mis la table dehors, où exactement je ne saurais le dire. Je me souviens que l’air était tendrement frais. Du clocher abandonné de l’église nous parvenait les premiers chuintements vespéraux d’une chouette effraie. Un homme comme moi, qui a parcouru la planète, ressent simplement ce que racontent les tables, où qu’elles soient sises, par ce qu’écoutent ou disent les gens assis autour. Léa, mon épouse, l’avait recouverte d’une nappe jaune, et nous plaçâmes verres et bonnes bouteilles, amuse-gueules, dessus. Deux chats dormaient sur les chaises de jardin.

Durant quelques minutes nous écoutâmes la chouette froisser le silence du soir, tout en nous échangeant de langoureux regards, nous demandant si quelqu’un viendrait s’asseoir, mutique ou bavard, boire un verre ou deux. Pour que la table plus tard puisse raconter les hommes de passage. Léa finit par dire, comme animée par un certain dépit : « Jean, qui marche encore de nos jours pieds nus dans l’herbe pleine de rosée ? ». Je ne sus que répondre, mais en avais-je envie ? C’est un si long voyage que de traverser la nuit d’une petite femme que l’on aime en toutes saisons, de suivre ses traces gonflées de ces perles de rosée qu’effacent l’égoïsme du temps et les oublieuses habitudes des vies dissolues.

Le premier être humain qui passa était un petit négrillon tout droit sorti d’un poème de Desnos (cf liens en fin de texte) ; il se précipita vers la plus grosse bouteille remplie d’un liquide noir au goût de caramel, nous saluant d’un geste qui parlait de lui-même. Il remplit un verre, but d’une traite, rota. Il était haut comme cinq pommes croquées en douce par Eve cela se sentait tant il resplendissait, malgré la tristesse de son visage, de cette lumière d’un paradis terrestre évanouï dans ses pupilles. Mais il avait conservé, à l’évidence, cette langue épanouïe des elfes paradisiaques, avant la grande scission biblique. « Toi, monsieur, tu écris des histoires mais tu manques d’imagination ! Les miennes sont bien meilleures, mais je ne sais ni lire ni écrire, alors je les raconte en imitant le hibou. Elle est jolie, ta nappe, c’est maman qui l’a faite ?»

Ce gosse avait de l’à-propos, et moi du répondant. Je rétorquai : « méfies-toi, gamin, de ne partir d’ici que transformé en chaussures, en sac à main, en ceinture, en bracelet de montre, car je ne manque pas plus d’imagination que toi, monsieur Missié Missié Pépie, sans parler de la maison de fous où les mots en X achèvent les grand-mères grammaticales , comme toi, Hibou, ou tu finirais par être enfermé, dans un camp de concentration, avec ton mentor Desnos. Mais, petit Hibou, je reconnais dans ta critique à mon égard un fait certain : je manque de concentration. »

Soudain, mon attention fut attirée par un remue méninges dans le buisson du square. Je me levai ; le gamin se planqua sous la table, Léa se resservit un verre de liquide assorti à la nappe. Je hurlai : « Holà, lecteur, ne t’échappes pas ! Tu sais que je t’ai vu maintes fois rôder autour de ma littérature, et là, tu veux te débiner, alors que je t’offre tant de plaisirs que tu ne trouveras pas dans les romans de gare, malgré leur érotisme suicidaire, leur intrigue minimaliste et puis, basta, à notre table posée on ne sait où, on attend du monde, et du beau !

Sais-tu, ineffable lecteur, qu’à cette table s’assoiront Georges Silicon Vallet, Pierre-à-feu U, Henri de Monfreid et son pote PYC, Peyo et ses schtroumfs, Emile -yeux sous les mers-, Joël Braud (traducteur de La Fontaine en kirguiz), Hélène de Trois quarts du boulot sur le site, sans cesse sur le pied de guerre, Daniel Sango, le meilleur chanteur de tango de la contrée (depuis Carlos Gardel), Samie Louve, Guilhemsans, JPP, BB, le beau Bello Tchao, Laroue-Voiture, Car Rouge (le cousin d’Alphonse), bref tous ces gens qui, un jour après l’autre, se sont assis à une table, quelque part sur la planète, ont discuté et écouté les autres et dont les tables se souviennent encore de leur passage. (sauf Oscar, qui vit à Hollywood, sous un pont) »

« C’est bien ce que je dis, tu manques d’imagination ! rétorqua le négrillon qui, entre temps, avait vidé la bouteille de ce jus exposé dans les stades de foot, il rota de nouveau. Si tu sais écrire, grand-père, prends ta plume. Allez, prends mon récit en main. Je te dicte »

Cela donna à peu près ceci :

Je lui ai écrit hier soir. Mais tu sais ce que c’est, on commence au fil des paragraphes à raconter sa vie. Là, au début du second, j’ai senti que je commençais à raconter la sienne. Alors, j’ai continué à écrire, pour qu’il admette enfin qu’en me lisant il se sentirait vivant…

Un frisson me parcourut l’échine. Le gosse avait raison. Moi qui avais cru qu’étant devenu vieux je comprenais désormais comment vivaient les morts, j’avais commis une grave erreur. Je n’avais rien compris. Sous la nappe je sentis la table vibrer, l’encrier dans la nuit devînt phosphorescent. Le négrillon me scrutait sans effroi et la chouette, depuis le clocher abandonné, continuait à ronfler bruyamment. « Papi Jean, dit le gosse, tu continues à écrire ou je porte plainte parce que tu m’as appelé Missié Missié Pépie, c’est raciste ! »

Je dus m’excuser, Léa alla prendre dans le réfrigérateur une autre bouteille de ce produit sombre et lui en verser un nouveau verre. J’étais à bout. Mais le morpion m’avait coincé et je dus continuer son histoire :

« Après avoir parcouru des centaines, voire des milliers de kilomètres, tu t’arrêteras. Tu construiras avec les moyens du bord un logis, accompagné par une femme dégotée on ne sait où, un quai de gare, un bordel, qu’importe. Vous vivrez là, jusqu’à la fin de vos jours, avec quelques enfants qui grandiront et partiront. Votre vie aura fini de vagabonder. Vous n’irez plus d’ici à là. Les enfants et votre maison vous cloueront sur la croix de ce qui constitue le bonheur : vivre chez soi. »

Je lâchais la plume et le vent l’emporta. Ce gosse dépassait les digues du Mississippi, se moquait de Faulkner, et moi je me moquais de la table qui s’était mise à tourner à une vitesse folle, seule Léa m’hypnotisait perchée au sommet du clocher abandonné, avec ses yeux agrandis clignotant dans la nuit. Le négrillon avait disparu. La nuit est cannibale, comme les alligators.

Alors monta dans la nuit fraîche et nue ce blues que j’ai traduit avec mon bottleneck, et que d’autres personnes à leur tour traduiront avec leurs anneaux gothiques :

« Oublier une femme

En oublier mille,

C’est offrir aux démons

L’oubli du Monde

Dans lequel nous vivons. »

par AK Pô

07 07 2016

Ptcq

Références :  http://www.florilege.free.fr/florilege/desnos/lalligat.htm

http://monsu.desiderio.free.fr/bibliotheque/hiboux.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Desnos

 

Comments

  1. A table , Tavernier ton meilleur vin et que suivent rôtis et poulardes , j’ai grand faim …!!!

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