Le prépuce


IMGP0271Comme à son habitude Joao se leva à huit heures tapantes et alla aux toilettes. Depuis son dernier voyage dans un pays du Nord, il avait acquis la routine du « pisser à l’allemande », c’est à dire assis sur la cuvette, une variante turque des WC. C’est alors qu’il se rendit compte que son prépuce avait disparu.

En ces temps difficiles où tout le monde surveille tout le monde, que la délation s’immisce dans le trou des serrures et des réseaux sociaux, un vent de panique gagna Joao. Sans son petit bout de chair rabougri ne risquerait-on pas de le prendre pour un juif ou un musulman, un animiste ou un chrétien copte égyptien, d’ainsi le désigner à la vindicte populaire des catholiques intégristes qui combattent le mariage pour tous, prêchent la suprématie de la race blanche et sermonnent les enfants de chœur quand ils se tripotent à la messe de onze heures. De plus, ce petit bout lui appartenait en propre, et il restait seul juge de s’en séparer ou non, et à quel prix.

Joao regarda avec attention s’il ne surnageait pas dans la lunette des cabinets. Puis il retourna dans la chambre à coucher et souleva dans un geste ample de tragédien le drap du dessus : rien. Elvira, sa femme, qui dormait, sursauta vivement. Joao l’informa qu’il avait perdu son prépuce, et qu’il en avait un besoin vital. Il insinua même que son épouse, à l’instar de Judith Holopherne, aurait pu le trancher pendant son sommeil, ce qui mit Elvira en colère et la fit bondir hors du lit. Elle courut jusqu’à sa boîte à couture et en sortit une paire de ciseaux effilée, hurlant qu’elle allait lui couper bien plus s’il continuait à se méfier d’elle avec tant d’arrogance.

Joao leva les bras en guise d’amnistie. Il reprit son souffle et son calme, montra du doigt le narrateur en faisant signe à son épouse, (l’air de dire tu connais ce vieux roublard), il va raconter que mon prépuce a été donné aux chats de la maison, découpé en fines lanières savoureuses. Elvira, par semblable méthode, (un coup d’oeil puis une grimace), répondit à Joao que c’était impossible, les chats de Pandémonium et d’Aoshima ne mangent que les mensonges des hommes qu’ils digèrent en pétaradant des pluies de confettis. Il faudra que tu t’y fasses, bel homme, quand au bout de ses doigts une jolie zélote prendra ton problème en main.

Une semaine passa, durant laquelle la Presse fut informée, et tous les médias en firent des gorges chaudes. Des témoins interviewés sur la plage dirent qu’ils avaient vu passer un prépuce coiffant le crâne chauve d’un coureur à pied cannois, d’autres l’avaient aperçu et identifié dans une boîte de nuit de la côte basque, bref des milliers de témoins étaient persuadés que le prépuce de Joao se baladait ici et là sans que la police ne soit capable de l’arrêter. Les gens avaient peur, ils sortaient (les chrétiens) armés d’un saucisson, les juifs et les musulmans planquaient des boîtes de Coca cola dans leurs barbes, et les derviches tourneurs montaient au plafond pour ventiler l’air pesant de l’Eté.

Devant l’ampleur des réactions suscitées par la perte du petit bout de chair, le narrateur prit l’initiative de téléphoner aux dieux qui partouzaient au sommet de l’Olympe. Là-haut, ça ne décramponnait pas, et la délocalisation des décalotteurs se faisait avec la pratique ancestrale utilisée lors des 120 journées de Sodome (Pasolini), mais pas de trace ni de victoire pour Joao qui avait besoin de son petit retroussis pour aller à la banque demander un crédit.

Ah oui, pour préciser : les banquiers n’aiment les découverts qu’en mettant leurs clients à nu. Leur seul indice de rentabilité est le Prêt Plus. Comme quoi, avec ou sans prépuce, l’horizon des amours est plus proche que les horions du pognon. Enfin, pour clore cette historiette, sachez, gentils lecteurs, que le prépuce de Joao était en fait resté coincé sous la langue d’Elvira, qu’ils se marièrent sans ticket et eurent beaucoup de neveux, de nièces et bien plus tard une petite tombe que personne ne vint fleurir.

-par AK Pô

02 09 2016

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