La vie des gens qui n’intéressent personne : Miguel


imgp0434La vie de Miguel contenait quatre saisons que les ans inscrivaient sur sa peau sans qu’il en ait conscience. Il vieillissait certainement, mais chaque saison portait une inflexion d’éternité dont il n’avait aucune conscience.

Né en Andalousie, il avait fait tous les voyages qui mènent au nord de son pays, avait franchi les Pyrénées pour les vendanges, les noix, les pommes, tous les travaux agricoles pour lesquels la main d’œuvre bon marché était acceptée. Sa femme ne l’avait suivie que dans les dernières années de sa vie laborieuse, car elle avait eu vent de ses aventures en France, dans les petits bastions de la viticulture, dans les plaines agenaises où les fruits et légumes et les femmes vivent comme au jardin des Hespérides, sans crème régénératrice, sans onguent magique, en Dordogne aussi, à ramasser les noix et les châtaignes avec lesquelles il confectionnait sa soupe, ce qui le changeait, si peu, des soupes aux flageolets avec du pain aillé que l’on servait alors aux ouvriers agricoles venus des terres lointaines du Sud.

Miguel avait quatre vingts ans. De ses quatre saisons annuelles désormais le printemps et l’été avaient disparu. De sa cahute, dans la plaine de Jaca qui mène au lac de Yesa, où il vivrait sans doute ses derniers jours, il aimait regarder le vent balancer au printemps le blé vert, dans ces courants d’air qui poussent la montagne à s’adosser aux vagues de la peña de Oroel. L’été, les champs blonds du blé récolté lui laissaient un bonheur léger, qui glissait de son visage rond et buriné vers ses mains caleuses. Il attendait l’automne. Les heures sensibles du soir quand tombent les premières feuilles et que dans la limpidité du soir naissent les étoiles, mais pas n’importe lesquelles : les étoiles que l’on compte, celles qui brillent moins que les satellites, les étoiles qui se souviennent de vous, quand vous étiez petit, le doigt en l’air, et puis les autres, qui brillaient comme des diamants quand vous aimiez une jolie femme, un bel homme, et celles enfin qu’un homme de quatre vingts ans regarde dans les yeux d’une femme qui dort, les yeux ouverts, à côté de lui, ne parle pas, ne parlera plus.

Ne restait à Miguel que l’intemporalité de l’hiver, la solitude d’une petite bâtisse plantée au-dessus d’une autoroute en construction, qui relierait les hommes et l’économie d’une province pleine de potentiels agricoles et touristiques et plus sans infinités. Il n’avait pas encore choisi la saison de sa mort, mais l’hiver semblait lui convenir. Les feuilles mortes qui jonchaient la tombe de son épouse lui paraissaient trop festives, bien qu’ils se soient enguirlandés toute leur vie, Luisa reprochant à son mari d’aller passer du bon temps en France, suffisamment payé pour vivre quelques aventures, et lui, maintenant qu’il était veuf, riait de n’avoir jamais trompé sa femme, mais il aurait pu, gaillard trapu et beau parleur. Mais qu’y changerait l’hiver ?

La petite ville proche de son logis avait des hanches aptes à accueillir un veuf, pourvu que de la monnaie sorte de sa braguette. L’hiver, entre Jaca et le lac de Yesa, pour réchauffer les quéquettes il faut une femme aux seins tendres et au cul en forme de tirelire, le vent dehors caresse le frisson d’une neige en flocons, d’un rêve centenaire. Mais tous ces ouvriers, qui logent ici et là, construisent l’autoroute, de quelles saisons se souviendront-ils, et que diront leurs mains, rugueuses et remplies de cals, sinon qu’ils ont souffert de la châleur et du froid, qu’ils ont été sous-payés et exploités, mais du blé vert des champs aux moissons du temps, se rappelleront-ils des saisons qui finiront, comme Miguel, par parfaire leur deuil.

On a retrouvé le corps de Miguel, dans une masure d’un village proche de Puente de la Reina, étendu sur le banc de sa maison, nu, la tige en l’air. Son corps était couvert d’étoiles. La légende veut que ce soit sa femme qui les déposa pour lui pardonner les trimestres durant lesquels il n’avait pas cotisé pour sa retraite, et ça, les saisons s’en foutent.

-par AK Pô

Ptcq

12 09 20

imgp0429

Comments

  1. Au cours du long périple qui l’a mené de l’Andalousie jusqu’en France, Miguel s’est arrêté à Lisbonne. Il a dormi une nuit dans le beau parc de Guerra Junqueiro, appelé aussi le jardin de l’étoile (Jardim da Estrela). Il s’est couché sur l’herbe, au pied d’un grand arbre, sous le regard bienveillant de João de Deus, le célèbre poète. Au petit matin, avant de reprendre la route, il a croisé le regard de la jolie femme qui s’éveille (« despertar ») et son sourire lui a donné du courage.

    João de Deus: statue de José Laranjeira Santos (1966)
    Despertar: statue de José Simões de Almeida (1921)

    • Par contre, Miguel n’a pas voyagé assez loin au Nord pour s’asseoir sur le banc de Dublin, devant le Grand Canal, où médite Patrick Kavanagh, le poète irlandais.

      Patrick Kavanagh: bronze de John Coll (1991)

      • et non ! il s’agit de Joao de Deus (de Nogueira Ramos), poéte et pédagogue portugais (1830-1896) , surpris en pleine promenade dans le jardim da Estrela (Lisbonne), en face de la basilique du même nom … mais j’ignore le nom du sculpteur (il s’est échappé quand il m’a vu arriver).

        IMGP0433

      • je viens de me rendre compte de mon erreur (la photo sur le site est différente de celles de l’article). Bon, au moins on connaîtra deux hommes célèbres de plus !

        • Il faut lire mes deux commentaires (10h37 et 11h24), qui forment un ensemble.
          Cette recherche m’a pris pas mal de temps entre l’Irlande et le Portugal et même si ces deux pays sont complétement à l’ouest, je suis sur de n’avoir pas fait d’erreur!
          Merci pour la balade.

          • Grosse faute (grave!) d’inattention de Karouge. Le conseil d’administration d’A@P s’est réuni en urgence pour voter (à l’unanimité moins une abstention) la sanction méritée le concernant. La voici:

            • Il ne faut pas oublier la légende:
              You thought your job was a piece of cake, you didn’t realize it was the whole thing!

  2. Georges Vallet says:

    Au nombre de commentaire (sans s), le titre semble justifié! Ainsi va la vie!

    • c’est pas grave, GV! la prochaine fois je mettrai comme titre : « la vie de François Bayrou qui n’intéresse que lui; » ☺Et on pourra parler d’autres choses dans l’article, des abeilles et des frelons asiatiques (chinois, nord coréens, japonais etc), par exemple…

      • Effectivement, on sent de la frustration chez M. Vallet dont le questionnement « Si on parlait d’autre chose » est resté sans suite.

        Merci à Karouge pour ces tranches de vie qui n’ont pas besoin de commentaires pour nous aider à penser.

        • Georges Vallet says:

          Encore une fois vous « sentez » mal. Je suis au contraire satisfait de voir que tout le monde est d’accord avec moi puisque personne ne contredit mes propos!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s