Dans les couloirs du Temps (Led it blast)


imgp0672J’ai un gros défaut : j’aime les gens cultivés. Ils m’attirent dans leur discours, leur littérature, comme une mouche se prendrait à tisser la toile de l’araignée qui la dévorera. Englué dans un canapé, allongé sur un lit ou étendu dans un transat, selon la saison, on se laisse croquer par ces cannibales que sont l’homme et la femme instruits qui ouvrent leurs mâchoires déguisées en baiser, qui injectent par leur plume ce produit toxique qu’est le plaisir de lire, voir, écouter. On ne guérit pas de telles morsures, de ces souffles étonnants, chaleureux, de ces mots gravés dans la mémoire. Mais toujours on survit, jamais on ne renonce face à l’imbécillité ambiante. La trajectoire des hommes devient alors semblable aux météores qui fendent de lumières mortes le ciel le plus noir . Ainsi la pierre de silence couvrant la tombe de l’éternelle absence soudain se fend, laissant naître un grand rire sur lequel on peut lire: c’était écrit.

Voici maintenant vingt cinq ans, dans une foire aux livres, j’ai acheté un de ces bouquins aux feuillets jaunis, recouverts d’un film transparent pour conserver lisible la couverture. Un de ces livres que l’on pense lire un peu plus tard et qui finissent dans la bibliothèque d’un salon ou les malles d’un grenier. Le livre d’un auteur que j’aime beaucoup, et dont je laisse ici deviner au lecteur de qui il s’agit. Dans les couloirs du temps, il y a un Passé littéraire, colonial, et un Futur technologique, un monde achevé et un autre en constante mutation. Et des foules qui marchent comme elles peuvent dans mille directions, avec au-dessus d’elles quelques dictateurs incultes qui ont perdu le nord mais dont le pouvoir, allez savoir pourquoi, magnétise ces foules.

De quel auteur s’agit-il ? (indice :extrait d’un livre paru en 1929)

« voici un homme se levant à l’heure où toute la nature est déjà éveillée, trouvant à sa porte un café fumant, des journaux, des transports à tarifs réduits, faisant deux repas par jour, allant à la pêche le dimanche et le samedi soir au cinéma, un homme instruit gratuitement, assuré, défendu contre la vieillesse et la maladie : c’est l’ouvrier blanc, le salarié occidental. Si nous y joignons un petit jardin et du vin à tous les repas, nous aurons le travailleur français.

Imaginez maintenant un homme à peu près nu, en loques, se nourrissant d’un bol de riz ou de quelques sauterelles grillées, considérant le moindre labeur comme une aubaine, peinant quinze à dix huit heures par jour pour ne rien posséder, sans autre plaisir qu’une fois par hasard de sentir son ventre ne pas crier famine, couchant où il peut, dans la rue, au fond des cales, être squelettique, abandonné, obligé jusqu’au cercueil aux travaux les plus pénibles dans des pays où la machine n’existe pas, où l’état sanitaire est souvent effroyable, un homme que nulle loi ne protège, que les usuriers traquent, que les armées rançonnent : voilà le travailleur noir et, de façon plus générale, le prolétaire de couleur. »

Je relève les copies après la sieste.

-par AK Pô

13 10 2016

Ptcq

Illustrations : collage et gros plan…

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Comments

  1. Larouture says:

    J’ai fait une recherche avec google mais Emile m’a devancé.
    Un passage de la thèse d’Emmanuelle Radar : (« Putain de colonie ! » : anticolonialisme et modernisme dans la littérature du voyage en Indochine (1919-1939). http://dare.uva.nl/record/1/299763 (Chapitre I « du modernisme en littérature française » p.51 et 52), qui reprend votre citation mais plus complètement :
    « [—]De sorte que l’on peut dire que loin de devoir être appelés l’un et l’autre des ouvriers, il faudrait, tant leur sort est différent, trouver pour désigner chacun d’eux un mot nouveau. En attendant, l’on peut affirmer qu’en face des peuples de couleur, les Blancs, tous les Blancs, y compris les plus misérables, forment une aristocratie privilégiée. »
    Le parallèle (ou asymétrie) entre le travailleur blanc et le travailleur noir me parait intéressante. Un frontiste devrait l’apprécier davantage qu’un marxiste.

    • suite (Hiver Caraïbe):
      «  »les pauvres, a dit Chamfort, en un mot qui est bien d’aujourd’hui, sont les nègres de l’Europe. » Mais que dire des vrais nègres? On est toujours le nègre de quelqu’un. C’est ce qu’ont compris les gens de Moscou. « Unissons donc les nègres aux pauvres, prêchent-ils, aggravons la lutte des classes d’une lutte de races. »
      Or aujourd’hui (1929 ndlr), les doctrines révolutionnaires trouvent, auprès de certains membres de cette aristocratie blanche, la même faveur que la Révolution de 1789 rencontra auprès de la noblesse intellectuelle et encyclopédique du XVIIIéme siècle. »
      (…/…)
      « Beaucoup de communistes s’imaginent, faute d’avoir mesuré l’univers ailleurs que dans les livres, qu’au lendemain du Grand Soir ils resteront libres d’organiser la France à leur façon et d’en faire une Russie, petite certes, mais bien à eux. Ils ne voient pas qu’aussitôt incorporés dans les rangs d’une Internationale mondiale, ils y seront engloutis. Qu’ils apprennent à lire une carte du monde et regardent l’Afrique, l’Inde, la Chine, ces continents massifs et monstrueux que le bolchevisme ébranle à leur base et qui s’écrouleront sur eux et les enseveliront sous leurs ruines. » (page 45)

      Peut-être me trompai-je, mais ce texte de 1929, peut, en remplaçant « communiste » par « frontiste », être 90 ans plus tard, d’actualité !

  2. Je ne peux résister aux fines devinettes de Karouge…
    Il s’agit de « Terre d’Ébène » par Albert Londres. Je le recommande chaudement à M. Esposito en particulier. On le trouve facilement en librairie.

    • eh bien non , ce n’est pas Albert Londres !

      • Et pan sur le bec! J’ai effectivement vérifié dans mon exemplaire, il ne s’agit pas d’un passage de « Terre d’ébène » (je continue quand même à recommander sa lecture).

        En fait il s’agit d’un ouvrage de Paul Morand, « Hiver caraïbe », que je ne connais pas. Pour ma punition, je vais l’acheter et le lire (réédité chez Flammarion).

        Merci pour l’ouverture!

        •  » L’ échappée belle … Toujours Morand échappe. Partir . Etre ailleurs. Aller voir . Découvrir . Même le regard sur les photographies échappe à l’ objectif. Il est ailleurs. Et l’ Ailleurs est central dans l’œuvre . C’est ce que nous voulons montrer ici : Morand ou le désir d’ Ailleurs , de départs et de voyages .  »

          extrait à lire ci-dessous :

          http://www.sielec.net/pages_site/FIGURES/soubigou_morand.htm

          J’irai voir à Tarbes, si au musée des Hussards il en est fait mention ! (j’ai aussi dégoté une courte nouvelle de Jacques Chardonne, parue dans un magazine).

          Eugène Morand (son père) : «  » Ce monde-ci est raté ; il n’y a aucune raison pour que l’autre soit plus réussi. Dieu est un malfaiteur « .

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